DE MADAME DE SÉYIGNÉ.
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maladie du pauvre Grignan ait été si courte ; je l’embrasse et luisouhaite toutes sortes de biens et de bonheurs, aussi bien qu’àsa chère moitié, que j’aime plus que moi-même : je le sens dumoins mille fois davantage. Notre abbé est à vous ; la Mousseattend cette lettre que vous composez.
6U‘ A madame de Grignan.
Aux Rochers, mercredi 16 septembre 167t.
Je suis méchante aujourd’hui, ma tille ; je suis comme quandvous disiez, vous êtes méchante. Je suis triste, je n’ai pointde vos nouvelles; la grande amitié n’est jamais tranquille.Maxime. Il pleut, nous sommes seuls ; en un mot je vous sou-haite plus de joie que je n’en ai aujourd’hui.
Ce qui embarrasse fort mon abbé, la Mousse et mes gens, c’estqu’il n’y a point de remède à mon chagrin : je voudrais qu’ilfût vendredi pour avoir une de vos lettres, et il n’est que mer-credi : voilà sur quoi on ne sait que me faire ; toute leur habi-leté est à bout; et si, par l’excès de leur amitié, ils m’assuraient,pour me faire plaisir, qu’il est vendredi, ce serait encore pis ;car, si je n’avais point de vos lettres ce jour-là, il n’y auraitpas un brin de raison avec moi ; de sorte que je suis contrainted’avoir patience, quoique la patience soit une vertu, commevous savez, qui n’est guère à mon usage : enfin je serai sa-tisfaite avant qu’il soit trois jours. J’ai une extrême envie desavoir comment vous vous portez de cette frayeur : c’est monaversion que les frayeurs ; car, quoique je ne sois point grosse,elles me le font devenir ; c’est-à-dire elles me mettent dans unétat qui renverse entièrement ma santé. Mon inquiétude présentene va point jusque-là: je suis persuadée que la sagesse que vousavez eue de garder le lit vous aura entièrement remise. Ne ve-nez point me dire que vous ne me manderez plus rien de votresanté, vous me mettriez au désespoir; et, n’ayant plus de con-fiance à ce que vous me diriez, je serais toujours comme je suisprésentement. Il faut avouer que nous sommes à une belle dis-tance l’une de l’autre, et que si l’on avait quelque chose sur lecœur dont on attendît du soulagement, on aurait un beau loisirpour se pendre.
Je voulus hier prendre une petite dose de morale, je m’en trou-vai assez bien ; mais je me trouvai encore mieux d’une petitecritique contre la Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisanteet fort ingénieuse ; c’est de l’auteur des Sylphides, des Gnomeset des Salamandres * : il y a cinq ou six petits mots qui ne va-
' L'abbé de Montfaucon de Villars, auteur de l’ouvrage intitulé : Le comte deGabaiis ,