LETTRES
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et même dans vos narrations, l’endroit qui regarde le roi, votrecolère contre Lauzun et contre l’évêque, ce sont des traits demaître : quelquefois j’en donne aussi une petite part à madamede Villars ; mais elle s’attache aux tendresses, et les larmes luien viennent fort bien aux yeux. Ne craignez point que je mon-tre vos lettres mal à propos ; je sais parfaitement bien ceux quien sont dignes, et ce qu’il en faut dire ou cacher.
Écoutez, ma fille, une bonté et une douceur charmante du roivotre maître; cela redoublera bien votre zèle pour son service.Il m’est revenu de très-bon lieu que l’autre jour M. de Montau-sier 1 demanda une petite abbaye à Sa Majesté pour un de sesamis ; il en fut refusé, et sortit fâché de chez le roi, en disant :II n’y a que les ministres et les maîtresses qui aient du pouvoir ence pays. Ces paroles n’étaient pas trop bien choisies; le roi lessut: il fit appeler M. de Montausier, lui reprocha avec douceurson emportement, le fit souvenir du peu de sujet qu’il avait dese plaindre de lui, et le lendemain il fit madame de Crussol sdame du palais : je vous dis que voilà des conduites de Titus :vous pouvez juger si le gouverneur a été confondu, aussi bienque l’évêque, qui vous doit sa députation. Ces manières de sevenger sont bien cruelles. Le roi a raccommodé l’archevêque deReims avec l’archevêque de Paris. Que vous dirai-je encore?ma pauvre tante est accablée de mortelles douleurs : cela me faitune tristesse et un devoir qui m’occupent.
815 . A madame de Grignan.
A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 167a ,jour de Saim-François de Sales, et jour que vous fûtes* mariée. Voilà ma première radoterie ; c’est que je fais
des bouts de Fan de tout.
Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde ,oùj’ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et leplus amèrement : la pensée m’en fait encore tressaillir. Il y aune bonne heure que je me promène toute seule dans le jardin :toutes nos sœurs sont à vêpres, embarrassées d’une méchantemusique; et moi, j’ai eu l’esprit de m’en dispenser. Ma chèreenfant, je n’en puis plus ; votre souvenir me tue en mille occa-sions : j’ai pensé mourir dans ce jardin, où je vous ai vue sisouvent : je ne veux point dire en quel état je suis ; vous avezune vertu sévère, qui n’entre point dans la faiblesse hu-maine ; il y a des jours, des heures, des moments où je ne suispas la maîtresse : je suis faible, et ne me pique point de ne l’ê-tre pas: tant y a, je n’en puis plus, et, pour m’achever, voilà
1 Gouverneur de Louis , dauphin de France , fils unique de Louis XIV.
9 Fille de M. de Montausier.