DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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un homme que j’avais envoyé chez le chevalier de Grignan, quime dit qu’il est extraordinairement mal : cette pitoyable nou-velle n’a pas séché mes yeux. Je crois qu’il dispose en votre fa-veur de ce qu’il a : gardez-le, quoique ce soit peu, pour unemarque de sa tendresse, et ne le donnez point, comme votrecœur le voudrait: il n’y a pas un de vos beaux-frères qui, àproportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire ledéplaisir que j’ai dans la vue de cette perte. Hélas ! un petit as-pic , comme M. de Rohan, revient de la mort ; et cet aimablegarçon, bien né, bien fait, de bon naturel, d’un bon cœur, dontla perte ne fait de bien à personne, nous va périr entre les mains !Si j’étais libre, je ne l’aurais point abandonné ; je ne crains pointson mal, mais je ne fais pas sur cela ma volonté. Vous recevrezpar cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui vous parlerontplus précisément de ce malheur : pour moi, je me contente dele sentir.
Hier au soir, madame du Fresnoi 1 soupa chez nous : c’est unenymphe, c’est une divinité; mais madame Scarron, madame deLa Fayette et moi, nous voulûmes la comparer à madame de Gri-gnan , et nous la trouvâmes cent piques au-dessous, non paspour l’air ni pour le teint ; mais ses yeux sont étranges, son nezn’est pas comparable au vôtre, sa bouche n’est point fine, lavôtre est parfaite ; et elle est tellement recueillie dans sa beauté,que je trouve qu’elle ne dit précisément que les paroles qui luisiéent bien : il est impossible de se la représenter parlant com-munément et d’affection sur quelque chose. Pour votre esprit,ces dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votreconduite, votre sagesse, votre raison, tout fut célébré : je n’aijamais vu une personne si bien louée ; je n’eus pas le couragede faire les honneurs de vous, ni de parler contre ma conscience.
On dit que le chancelier est mort ; je ne sais si on donnerales sceaux avant que cette poste parte. La comtesse (de Fiesqué)est très-affligée de la mort de sa fille ; elle est à Sainte-Marie deSaint-Denis. Mon enfant, on ne peut assez se conserver, etgrosse, et en couche, ni assez éviter d’être dans.ces deux états,je ne parle pour personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre seracourte : je ne puis rien écrire dans l’état où je suis ; vous n’avezpas besoin de ma tristesse ; mais si quelquefois vous recevez deslettres infinies, ne vous en prenez qu’à vous, et aux flatteriesque vous me dites sur le plaisir que vous donne leur longueur;vous n’oseriez plus vous en plaindre. Je vous embrasse millefois, et m’en retourne à mon jardin, et puis à un bout de salüt,et puis chez des malades qui sont aussi chagrins que moi.
‘ Femme d'Élie ün Fresnoi, premier commis de 51. de Louvois, qui fit créerpour elle la chargede dame du lit de la reine.