Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
175
JPEG-Download
 

DE MADAME DE SÉVIGNÉ.

175

un homme que javais envoyé chez le chevalier de Grignan, quime dit quil est extraordinairement mal : cette pitoyable nou-velle na pas séché mes yeux. Je crois quil dispose en votre fa-veur de ce quil a : gardez-le, quoique ce soit peu, pour unemarque de sa tendresse, et ne le donnez point, comme votrecœur le voudrait: il ny a pas un de vos beaux-frères qui, àproportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire ledéplaisir que jai dans la vue de cette perte. Hélas ! un petit as-pic , comme M. de Rohan, revient de la mort ; et cet aimablegarçon, bien, bien fait, de bon naturel, dun bon cœur, dontla perte ne fait de bien à personne, nous va périr entre les mains !Si jétais libre, je ne laurais point abandonné ; je ne crains pointson mal, mais je ne fais pas sur cela ma volonté. Vous recevrezpar cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui vous parlerontplus précisément de ce malheur : pour moi, je me contente dele sentir.

Hier au soir, madame du Fresnoi 1 soupa chez nous : cest unenymphe, cest une divinité; mais madame Scarron, madame deLa Fayette et moi, nous voulûmes la comparer à madame de Gri-gnan , et nous la trouvâmes cent piques au-dessous, non paspour lair ni pour le teint ; mais ses yeux sont étranges, son neznest pas comparable au vôtre, sa bouche nest point fine, lavôtre est parfaite ; et elle est tellement recueillie dans sa beauté,que je trouve quelle ne dit précisément que les paroles qui luisiéent bien : il est impossible de se la représenter parlant com-munément et daffection sur quelque chose. Pour votre esprit,ces dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votreconduite, votre sagesse, votre raison, tout fut célébré : je naijamais vu une personne si bien louée ; je neus pas le couragede faire les honneurs de vous, ni de parler contre ma conscience.

On dit que le chancelier est mort ; je ne sais si on donnerales sceaux avant que cette poste parte. La comtesse (de Fiesqué)est très-affligée de la mort de sa fille ; elle est à Sainte-Marie deSaint-Denis. Mon enfant, on ne peut assez se conserver, etgrosse, et en couche, ni assez éviter dêtre dans.ces deux états,je ne parle pour personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre seracourte : je ne puis rien écrire dans létat je suis ; vous navezpas besoin de ma tristesse ; mais si quelquefois vous recevez deslettres infinies, ne vous en prenez quà vous, et aux flatteriesque vous me dites sur le plaisir que vous donne leur longueur;vous noseriez plus vous en plaindre. Je vous embrasse millefois, et men retourne à mon jardin, et puis à un bout de salüt,et puis chez des malades qui sont aussi chagrins que moi.

Femme d'Élie ün Fresnoi, premier commis de 51. de Louvois, qui fit créerpour elle la chargede dame du lit de la reine.