DE MADAME DE SÊVIGXÊ.
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plume qui exprime ces choses-là. Vous dites tout sur l’espé-rance; et je suis si fort de votre avis, que je ne sais si je doisaller en Provence, tant j’ai de crainte d’en repartir. Je vois déjàcomme le temps galopera; je connais ses manières; mais en-suite de cette belle réflexion, mon cœur décide comme le vô-tre, et je ne souhaite rien tant que de partir: je veux mêmeespérer qu’il peut arriver de telles choses, que je vous ramè-nerai avec moi : c’est là-dessus qu’il est difficile de parler desi loin : du moins, ma fille, il ne tiendra pas à une maison,ni à des meubles; je ne songe qu’à vous; les pas que je fais pourvous sont les premiers; les autres viennent après comme ilspeuvent.
J’ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites : ony trouve la réflexion de M. de Grignan admirable : on l'a pen-sée quelquefois; mais vous l’avez habillée pour paraître devantle monde. Je n’ai pas dit ce que vous avez trouvé dans la maxime 1qui ressemble à la chanson ; pour moi, je suis de votre avis :je saurai s’ils ont eu un autre dessein que de vouloir louer lesfantaisies, c’est-à-dire les passions : si cela est, l’exacte philo-sophie s’en offense; si cela n’est pas, il faut qu’ils s’expliquentmieux.
Je soupai hier chez Gourville avec les La Rochefoucauld, lesPlessis, les La Fayette, les Tournay * : nous attendions le grandPomponne ; mais le service de ce cher maître que vous honoreztant l’empêclia de se retrouver avec la fleur de ses amis : il abien des affaires, à cause des dépêches qu'il faut écrire partout,et à cause de la guerre.
L’archevêque de Toulouse 8 a été fait cardinal à Rome; et lanouvelle en est venue ici dans le temps qu’on attendait celle deM. de Laon * ; c’est une grande douleur pour tous ses amis. Ontient que M. de Laon s’est sacrifié pour le service du roi, et qu’a-fin de ne point trahir les intérêts de la France, il n’a point mé-nagé le cardinal Altieri, qui lui a fait ce tour.
Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du che-valier de Lorraine réjouissait ses amis et affligeait ses créatu-res ; car il n’y en a point qui lui ait gardé fidélité.
Adieu, ma très-chère et très-aimable ; je crains bien qu’ai-mant la solitude comme vous faites, vous ne vous creusiez lesyeux et l’esprit à force de rêver.
* Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il le croit. Maxime de La Uocliefou-cauld.
* L’évèque de Tournay, Gilbert de Choi&eul.
1 Pierre de ttonzi.
* (iésar d’Kstrées, évêque de Laon, déclaré cardinal pou de temps après; il Pé-tait m petto depuis le mois d’août 1671.