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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

91. A madame de Grignan.

A Paris, mercredi au soir, 9 mars 167a.

Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens den rece-voir une de vous qui enlève, toute aimable, toute brillante, toutepleine de pensées, toute pleine de tendresse : cest un style justeetcourt, qui chemine et qui plaît au souverain degré, même sansvous aimer comme je fais. Je vous le dirais plus souvent, sansque je crains 1 dêtre fade ; mais je suis toujours ravie de voslettres sans vous le dire : madame de Coulanges lest aussi dequelques endroits que je lui fais voir, et quil est impossible delire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras répandusur cette lettre, qui la rend dun goût nonpareil.

Il y avait longtemps que vous étiez abîmée : jen étais toutetriste ; mais le jeu de loie vous a renouvelée, comme il la étépar les Grecs : je voudrais bien que vous neussiez joué quàloie, et que vous neussiez point perdu tant dargent. Un mal-heur continuel pique et offense; on hait dêtre houspillé par lafortune; cet avantage que les autres ont sur nous blesse et dé-plaît, quoique ce ne soit point dans une occasion dimportance.Nicole dit si bien cela! Enfin jen hais la fortune, et me voilàbien persuadée quelle est aveugle de vous traiter comme elle fait;si elle nétait que borgne, vous ne seriez point si malheureuse.

Vous me demandez les symptômes de cet amour 1 : cest pre-mièrement une négative vive et prévenante; cest un air outrédindifférence qui prouve le contraire ; cest le témoignage desgens qui voient de près, soutenu de la voix publique; cest unesuspension de tout ce mouvement de la machine ronde; cest unrelâchement de tous les soins ordinaires, pour vaquer à un seul;cest une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux ;vraiment il faudrait être bien fou, bien insensé : quoi, une jeunefemme ! voilà une bonne pratique pour moi ; cela me convien-drait fort ; jaimerais mieux mêtre rompu les deux bras. Et àcela on répond intérieurement ; Et oui, tout cela est vrai; maisvous ne laissez pas dêtre amoureux : vous dites vos réflexions ;elles sont justes, elles sont vraies, elles font votre tourment; maisvous ne laissez pas dêtre amoureux : vous êtes tout plein deraison, mais lamour est plus fort que toutes les raisons : vousêtes malade, vous pleurez, vous enragez, et vous êtes amoureux.Si vous conduisez à cette extrémité M. de Vence 8 , je vous prie,ma fille, que jen sois la confidente ; en attendant, vous ne sau-riez avoir un plus agréable commerce : cest un prélat dun es-

1 Ancienne locution ;on dirait maintenant si je ne craignais.

a Lamour de d'Hacqueville pour une tille du maréchal de Cramont.

3 Antoine Godeau, évêque de Vence, mort le 21 avril 1673.