DE MADAME DE SÉVIGPiÉ.
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prit et d’un mérite distingué ; c’est le plus bel esprit de sontemps : vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; il excelleen tout; il mérite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plai-samment cette dame qui aimait à faire tourner la tète à desmoines : ce serait une bien plus grande merveille de la fairetourner à M. de Vence, lui dont la tête est si bonne, si bien faiteet si bien organisée : c’est un trésor que vous avez en Provence,profitez-en ; du reste, sauve qui peut !
Je vous défends, ma chère enfant, de m’envoyer votre portrait:si vous êtes belle, faites-vous peindre, mais gardez-moi cet ai-mable présent pour quand j’arriverai : je serais fâchée de lelaisser ici ; suivez mon conseil, et recevez en attendant un pré-sent passant tous les présents passés et présents ; car ce n’estpas trop dire : c’est un tour de perles de douze mille écus ; celaest un peu fort, mais il ne l’est pas plus que ma bonne volonté :enfin regardez-le, pesez-le, voyez comme il est enfilé , et puisdites-m’en votre avis : c’est le plus beau que j’aie jamais vu ; onl’a admiré ici. Si vous l’approuvez, qu’il ne vous tienne point aucou, il sera suivi de quelques autres ; car pour moi, je ne suispoint libérale à demi : sérieusement, il est beau, et vient de l’am-bassadeur de Venise, notre défunt voisin. Voilà aussi des pin-cettes pour cette barbe incomparable ; ce sont les plus parfaitesde Paris. Voilà aussi un livre que mon oncle de Sévigné 1 m’apriée de vous envoyer ; je m’imagine que ce n’est pas un roman :je ne lui laisserai pas le soin de vous envoyer les contes de LaFontaine, qui sont... vous en jugerez.
Nous tâchons d’amuser notre bon cardinal * : Corneille lui a luune pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenirdes anciennes. Molière lui lira samedi Trissotin s , qui est unèfort plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et saPoétique : voilà tout ce qu’on peut faire pour son service. Il vousaime de tout son cœur, ce pauvre cardinal ; il parle souvent devous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu’elles com-mencent. Mais, hélas ! quand nous songeons qu’on nous a enlevénotre chère enfant, rien n’est capable de nous consoler : pourmoi, je serais très-fàchée d’être consolée ; je ne me pique ni defermeté, ni de philosophie ; mon cœur me mène et me conduit.On disait l’autre jour (je crois vous l’avoir mandé) que la vraiemesure du mérite du cœur, c’était la capacité d’aimer : je metrouve d’une grande élévation par cette règle ; elle me donnerait
1 Renaud de Sévigné a’était retiré à Port-Royal-des-Cliamps, où il passa les der-nièrcs années de sa vie dans les exercices de la plus haute piété. 11 y mourut le19 mars 1676*
* Le cardinal de Retz.
i C'est* à-dire les Femmes Savapta,