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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

il y a pourtant des choses agréables, mais rien de parfaitementbeau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui fontfrissonner. Ma fdle, gardons-nous bien de lui comparer Racine,sentons-en toujours la différence; les pièces de ce dernier ontdes endroits froids et faibles, et jamais il nira plus loin quAn-dromaque; Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien desgens, et au mien, si jose me citer. Racine fait des comédies'pour la Champmeslé : ce nest pas pour les siècles à venir : sijamais il nest plus jeune, et quil cesse dôtre amoureux, ce nesera plus la môme chose. Vive donc notre vieil ami Corneille !Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et su-blimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maî-tre qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ;et, en un mot, cest le bon goût, tenez-vous-y.

Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort réjoui le par-terre : M. Tambonneau le fils* a quitté la robe, et a mis unesangle autour de son ventre et de son derrière; avec ce bel air,il veut aller servir sur la mer : je ne sais ce que lui a fait laterre. On disait donc à Madame Cornuel quil sen allait à lamer : « Hélas! dit-elle, est-ce quil a été mordu dun chien en-« ragé? » Cela fut dit sans malice, cest ce qui a fait rire extrê-mement.

Je ne saurais vous plaindre de navoir point de beurre en Pro-vence, puisque vous avez de lhuile admirable et dexcellentpoisson. Ah ! ma fille ! que je comprends bien ce que peuventfaire et penser des gens comme vous, au milieu de vos Proven-çaux! Je les trouverai comme vous, et je vous plaindrai toutema vie de passer avec eux de si belles années delà vôtre. Je suissi peu désireuse de briller dans votre cour de Provence, et jenjuge si bien par celle de Bretagne, que, par la môme raison quaubout de trois jours, à Vitré, je ne respirais que les Rochers, jevous jure devant Dieu que lobjet de mes désirs, cest de passerlété à Grignan avec vous : voilà je vise, et rien au-delà. Monvin de Saint-Laurent est chez Adhémar, je laurai demain ma-tin ; il y a longtemps que je vous en ai remercié in petto; celaest bien obligeant. M. de Laon aime bien cette manière dêtrecardinal. On assure que lautre jour M. de Montausier, parlant àM. le Dauphin de la dignité des cardinaux, lui dit que cela dé-pendait du pape, et que sil voulait faire cardinal un palefre-nier, il le pourrait.-dessus le cardinal de Bonzi arrive; M. leDauphin lui dit : « Monsieur, est-il vrai que si le pape voulait,

1 On employait autrefois le mot de comédie dans un sens générique.

s Jean Tatnhonneau, président de la chambre des comptes , épousa Marie Boyer,sœur de la duchesse de Noatlles. On appelait son fils, par dérision, le mnrrpmMichaut.