DE MADAME DK SÊVIUNÊ.'
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une litière vis-à-vis de lui : le pauvre homme '! Il avait raison demonter quelquefois à cheval pour l’éviter : le moyen de le regar-der si longtemps! Hélas! il me souvient qu’une fois, en revenantde Bretagne, vous étiez vis-à-vis de moi : quel plaisir ne sentais-je point de voir toujours cet aimable visage ! Il est vrai que c’é-tait dans un carrosse ; il faut donc qu’il y ait quelque malédic-tion sur la litière.
Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite en-fant : elle dit que c’est hasarder, et là-dessus je rends les armes :je ne voudrais pas mettre en péril sa petite personne ; je l’aimetout-à-fait; je lui ai fait couper les cheveux ; elle est coiffée hur-luberlu, cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge,tout son petit corps est admirable ; elle fait cent petites choses,elle parle, elle caresse, elle bal, elle fait le signe de la croix, elledemande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, ellehausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le men-lon ; enfin elle est jolie de tout point ; je m’y amuse des heuresentières; je ne veux point que cela meure. Je vous disaisl’autre jour : je ne sais point commel’on fait pour ne point aimersa fille.
101. A madame de Grignan.
A Paris, lundi i 3 mai 1672.
Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier à l’arrivée ducourrier, de sorte que mon laquais ne rapporta point mes let-tres : elles sont par la ville ; je les attends à tous les moments,et j’espère les avoir avant que de faire mon paquet. Ce retarde-ment me déplaît beaucoup; mon petit nouvel ami m’en demandeexcuse, mais je ne lui pardonne pas. En attendant, ma fille, jem’en vais causer avec vous. J’ai vu ce matin M. deMarignanes*;je l’ai pris pour M. de Maillanes ; je me suis embarrassée ; enfin,pour avoir plus tôt fait, je l’ai prié de me démêler ces deux noms.Il l’a fait en galant homme ; il a compris qu’il est très-possibleque je me confonde ; il m’a remise : il est très-content de moi, etmoi très-contente de lui. Il a vu votre tille; il dit que son frèreest beau comme un ange, et vous comme deux. Il admire votreesprit, votre personne ; il adore M. de Grignan.
Je dînai hier chez La Troche avec l’abbé Arnauld et madamede Valentiné : après-dlné nous eûmes Le Camus, son fils, et Hier :cela fit une petite symphonie très-parfaite. Ensuite arrivemade-moiselle de Grignan avec son écuyer, c’était Beaulieu; sa gou-vernante, c’était Hélène; sa femme de chambre, c’était Marie ;son petit laquais, c’était Jaco, fils de sa nourrice; et la nourrice
1 Allusion à la fin du troisième acte de Tartufe.
* Joseph-Gaspard Couet, marquis de Marignane*.