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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTUES

avec ses habits des dimanches : cest la plus aimable femme duvillage que jaie jamais vue. Tout cela parut beaucoup : on lesenvoya dans le jardin, on les regarda fort : jaime trop tout cepetit ménage-. Madame du Pui-du-Fouma brouillé latète, enne voulant pas que je mène me petite enfant ; car, après tout,les enfants de la nourrice ne me plaisent point auprès delle, etje connais dans son visage que jamais elle ne passera lété ici,sans en mourir dennui. Mais, ma fille, il est question de partir :un jour nous disons, labbé et moi : Allons-nous-en ; ma tanteira jusquà lautomne : voilà qui est résolu. Le jour daprès, nousla trouvons si extrêmement bas, que nous nous disons : Il nefaut pas songer à partir, ce serait une barbarie : la lune de mailemportera. Et ainsi nous passons dun jour à lautre, avec ledésespoir dans le cœur : vous comprenez bien cet état, il estcruel. Ce qui me ferait souhaiter dêtre en Provence, ce seraitafin dêtre sincèrement affligée de la perte dune personne quima toujours été si chère; et je sens que si je suis ici, la libertéquelle me donnera môtera une partie de ma tendresse et de monbon naturel. Nadmirez-vous point la bizarre disposition deschoses de ce monde, et de quelle manière elles viennent croisernotre chemin? Ce quil y a de certain, cest que, de quelque ma-nière que ce puisse être, nous irons cet été à Grignan. Laissez-nous démêler toute celte triste aventure, et soyez assurée quelabbé et moi nous sommes plus près d'offenser la bienséanceen partant trop tôt, que lamitié que nous avons pour vous, endemeurant sans nécessité. Voilà un billet de labbé Arnauld, quivous apprendra les nouvelles. Son frère *, en partant, le pria deme faire part de celles quil lui manderait : la première page estun ravaudage de rien pour choisir un jour, afin de diner chezM. dHarouïs : on fait du mieux quon peut à cet abbé Arnauld ;il nest pas souvent à Paris 2 , et lon est aise dobliger les gensde ce nom-. Il me pria lautre jour de lui montrer un morceaude votre style : son frère lui en a dit du bien. En le lui mon-trant, je fus surprise moi-même de la justesse de vos périodes :elles sont quelquefois harmonieuses; votre style est devenucomme on le peut souhaiter, il est fait et parfait; vous navezquà continuer, et vous bien garder de vouloir le rendre meilleur.

Voilà dix heures, il faut faire mon paquet : je nai point reçuvotre lettre : jai passé à la poste, mon petit homme ma faitbeaucoup dexcuses; mais je nen suis pas plus riche; ma lettreest entre les mains des facteurs, cest-à-dire la mer à boire. Jela recevrai demain, et ny ferai réponse que vendredi. Adieu,ma chère enfant; vous dirai-je que je vous aime? Il me semble

? M. de Pomponne.

9 U demeurait à Angers, auprès de son oncle Henri Arnauld, évêque dAngers.