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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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DK MADAME DK SÊVIGNÉ.

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que cest une chose inutile, vous le croyez assurément. Croyez-le donc, ma chère enfant, et ne craignez point daller trop avant.

Si je navais point le cœur triste, je vous porterais de jolieschansons : M. de Grignan les chanterait comme un ange. Jelembrasse très-tendreinent, et vous encore plus de mille fois.

102. A madame de Grignan.

A Paris, vendredi 17 juin 1672,à onze heures du soir.

Je viens dapprendre, ma fille, une triste nouvelle dont je ne vousdirai point le détail, parce que je ne le sais pas; mais je sais quaupassage de lYssel sous les ordres de M. le Prince, M. de Lon-gueville a ôté tué; celte nouvelle accable. Jétais chez madamede La Fayette quand on vint lapprendre à M. de La Rochefou-cauld , avec la blessure de M. de Marsillac et la mort du che-valier de Marsillac : cette grêle est tombée sur lui en ma pré-sence. Il a été très-vivement affligé, ses larmes ont coulé dufond du cœur, et sa fermeté la empêché déclater. Après cesnouvelles, je ne me suis pas donné la patience de rien deman-der; jai couru chez M. de Pomponne, qui ma fait souvenir quemon lils est dans larmée du roi, laquelle na eu nulle part àcette expédition; elle était réservée à M. le Prince : on dit quilest blessé; on dit quil a passé la rivière dans un petit bateau ;on dit que Nogent a été noyé ; on dit que Guitry est tué; on ditque M. de Roquelaure et M. de La Feuillade sont blessés, quil yen a une infinité qui ont péri en cette rude occasion. Quand jesaurai le détail de cette nouvelle, je vous la manderai. VoilàGuitaut qui menvoie un gentilhomme qui vient de lhôtel deCondé ; il me dit que M. le Prince a été blessé à la main. M. deLongueville avait forcé la barrière, il sétait présenté lepremier; il a été aussi le premier tué sur-le-champ ; tout lereste est assez pareil : M. de Guitry noyé, et M. de Nogentaussi *; M. de Marsillac blessé, comme jai dit, et une grandequantité dautres quon ne sait pas encore. Mais enfin lYsselest passé. M. le Prince la passé trois ou quatre fois en bateau,tout paisiblement, donnant ses ordres partout avec ce sang-froid et cette valeur divine quon lui connaît. On assure qua-près cette première difficulté on ne trouve plus dennemis : ilssont retirés dans leurs places. La blessure de M. de Marsillac estun coup de mousquet dans lépaule, et un autre dans la mâ-choire, sans casser los. Adieu, ma chère enfant; jai lesprit unpeu hors de sa place, quoique mon fds soit dans larmée du roi;

1 Cest-à-direau passage du Rhin : lYssel fut abandonné.

» Armand de Bautru, comte de Nogent, et Guy de Chaumont de Guitry, grand-matire de la garde-robe.