LETTRES
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mais il y aura tant d’autrvs occasions, que cela fait trembler etmourir.
103. A madame de Grignan.
À Paris, ao juin 167a.
Il m’est impossible de me représenter l’état où vous avez été,ma chère enfant, sans une extrême émotion ; et, quoique je sa-che que vous en êles quitte, Dieu merci! je ne puis tourner lesyeux sur le passé sans une horreur qui me trouble. Hélas! quej’étais mal instruite d’une santé qui m’est si chère! Qui m’eûtdit en ce temps-là, votre fille est plus en danger que si elle étaità l’armée, j’étais bien loin de le croire. Faut-il donc que je metrouve cette tristesse avec tant d’autres qui sont présentementdans mon cœur! Lepéril extrême où se trouve mon fils; laguerrequi s’échauffe tous les jours; les courriers qui n’apportent plusque la mort de quelqu’un de nos amis ou de nos connaissances,et qui peuvent apporter pis ; la crainte que l’on a des mauvaisesnouvelles, et la curiosité qu’on a de les apprendre ; la désolationde ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une par-tie de ma vie; l’inconcevable état de ma tante, et l’envie que j’aide vous voir, tout cela me déchire, me tue, et me fait mener unevie si contraire à mon humeur et à mon tempérament, qu’en vé-rité il faut que j’aie une bonne santé pour y résister. Vous n’a-vez jamais vu Paris comme il est; tout le monde pleure, ou craintde pleurer : l’esprit tourne à la pauvre madame de Nogent; ma-dame de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu’on dit : je ne l’aipoint vue, mais voici ce que je sais.
Mademoiselle de Vertus 1 était retournée depuis deux jours àPort-Royal, où elle est presque toujours : on est allé la quériravec M. Arnauld, pour dire celte nouvelle. Mademoiselle deVertus n’avait qu’à se montrer ; ce retour si précipité marquaitbien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut : Ah !mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère (le grandCondé)t Sa pensée n’osa aller plus loin. — Madame, il se portebien de sa blessure. — Il y a eu un combat ! Et mon fils? — Onne lui répondit rien. — Ah i mademoiselle, mon fils, mon cherenfant, répondez-moi, est-il mort ? — Madame, je n’ai point deparoles pour vous répondre. —Ah! mon cher fils! est-il mort* sur-le-champ ? n’a-t-il pas eu un seul moment? Ah ! mon Dieu !quel sacrifice ! Et là-dessus elle tombe sur son lit; et tout ce quela plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et pardes évanouissements, et par un silence mortel, et par des crisétouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel,
1 Catherine-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse de Montbazon. Elleétait une des saintes de Port-Royal.