DE MADAME DE SÉY1GNÉ.
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et. par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé.Elle voit certaines gens, elle prend des-bouillons, parce que Dieule veut ; elle n’a aucun repos; sa santé, déjà très-mauvaise, estvisiblement altérée ; pour moi, je lui souhaite la mort, ne com-prenant pas qu’elle puisse vivre après une telle perte.
11 y a un homme 1 dans le monde qui n’est guère moins touché ;j’ai dans la tête que s’ils s’étaient rencontrés tous deux dans cespremiers moments, et qu’il n’y eût eu personne avec eux, tousles autres sentiments auraient fait place à des cris et à des lar-mes, que l’on aurait redoublés de bon cœur : c’est une vision.
Mais enfin, quelle affliction ne montre point notre grosse mar-quise d’IIuxelles sur le pied de la bonne amitié? Les maîtressesne s’en contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient, et sonécuyer, qui arriva hier, ne parait pas un homme raisonnable :cette mort efface les autres. Un courrier d’hier au soir apportala mort du comte du Plessis a , qui faisait faire un pont ; un coupde canon l’a emporté. M. de Turenne assiège Àrnheim : on parleaussi du fort de Skenk. Ab ! que ces beaux commencements se-ront suivis d’une lin tragique pour bien des gens ! Dieu conservemon pauvre fils ! Il n’a point été de ce passage ; s’il y avait quel-que chose de bon à un tel métier, ce serait d’être attaché à unecharge. Mais la campagne n’est point finie.
Voilà des relations, il n’y en a point de meilleure : vous ver-rez dans toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et decelle des autres, et que M. le Prince a été père uniquement danscette occasion, et point du tout général d’armée. Je disais hier,et l’on m’approuva, que si la guerre continue, M. le Duc 8 seracause de la mort de M. le Prince; son amour pour lui passe tou-tes ses autres passions. LaMarans est abîmée; elle dit qu’elle voitbien qu’on lui cache les nouvelles, et qu’avec M. de Longueville,M. le Prince et M. le Duc sont morts aussi ; et qu’on le iui dise,et qu’au nom de Dieu on ne l’épargne point ; qu'aussi bien elleest dans un état qu’il est inutile de ménager. Si l'on pouvait rire,on rirait. Ali! si elle savait combien peu on songe à lui cacherquelque chose, et combien chacun est occupé de ses douleurs etde ses craintes, elle ne croirait pas qu’on eût tant d’applicationà la tromper.
Les nouvelles que je vous mande sont d’original ; c’est de Gour-ville, qui était avec madame de Longueville quand elle a reçu seslettres; tous les courriers viennent droit à lui. M. de Longuevilleavait fait son testament avant que de partir ; il laisse une gran-
‘ M. de La Rochefoucauld.
3 Alexandre de Choiseul, comte du Plessis, fils de César, duc de Choiseul,maréchal de France.
3 llenri-.lulos de Rotirbon , fils de M. le Prince.