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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

i07 A madame de Grignan.

A Marseille, mercredi.... i6;«.

Je vous écris après la visite de madame lintendante et une ha-rangue très-belle. Jattends un présent, et le présent attend mapistole. Je suis ravie de la beauté singulière de cette ville. Hier letemps fut divin, et l'endroit 1 d je découvris la mer, les basti-des, les montagnes et la ville, est une chose étonnante; mais sur-tout je suis ravie de madame de Montfuron s ; elle est aimable, eton laime sans balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hiervoir M. de Grignan à son arrivée ; des noms connus, des Saint-Hérem, etc. ; des aventuriers, des épées, des chapeaux du belair, une idée de guerre, de romans, dembarquement, daventu-res, de chaînes, de fers, desclaves, de servitude, de captivité;moi qui aime les romans, je suis transportée. M. de Marseillevint hier au soir ; nous dirions chez lui ; cest l'affaire des deuxdoigts de la main. Il fait aujourdhui un temps abominable, jensuis triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je de-mande pardon à Aix, mais Marseille est bien plus joli, et pluspeuplé que Paris à proportion ; il y a cent mille âmes au moins ;de vous dire combien il y en a de belles, cest ce que je nai pasle loisir de compter ; lair en gros y est un peu scélérat; et par-mi tout cela, je voudrais être avec vous. Je naime aucun lieusans vous, et moins la Provence quun autre; cest un vol queje regretterai. Remerciez Dieu davoir plus de courage que moi,mais ne vous moquez pas de mes faiblesses ni de mes chaînes.

108» A madame de Grignan.

A Lambesc, mardi ao décembre 1672, àdix heures du matin.

Quand on compte sans la providence, il faut très-souventcompter deux fois. Jétais tout habillée à huit heures, javais prismon café, entendu la messe, tous les adieux faits, le bardotchargé ; les sonnettes des mulets me faisaient souvenir quil fal-lait monter en litière; ma chambre était pleine de monde; onme priait de ne point partir, parce que, depuis plusieurs jours, ilpleut beaucoup, et depuis hier continuellement, et même dansce moment plus quà lordinaire. Je résistais hardiment à tousces discours, faisant honneur à la résolution que javais prise età tout ce que je vous mandai hier par la poste, en assurant quejarriverais jeudi, lorsque tout dun coup M. de Grignan, en robede chambre domelette, ma parlé si sérieusement de la téméritéde mon entreprise, disant que mon muletier ne suivrait pas ma

1 Ce lieu sappelle , en langage du pays, la visto »a Cousine germaine de M. de Grignau.