216
LETTRES
i07 A madame de Grignan.
A Marseille, mercredi.... i6;«.
Je vous écris après la visite de madame l’intendante et une ha-rangue très-belle. J’attends un présent, et le présent attend mapistole. Je suis ravie de la beauté singulière de cette ville. Hier letemps fut divin, et l'endroit 1 d’où je découvris la mer, les basti-des, les montagnes et la ville, est une chose étonnante; mais sur-tout je suis ravie de madame de Montfuron s ; elle est aimable, eton l’aime sans balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hiervoir M. de Grignan à son arrivée ; des noms connus, des Saint-Hérem, etc. ; des aventuriers, des épées, des chapeaux du belair, une idée de guerre, de romans, d’embarquement, d’aventu-res, de chaînes, de fers, d’esclaves, de servitude, de captivité;moi qui aime les romans, je suis transportée. M. de Marseillevint hier au soir ; nous dirions chez lui ; c’est l'affaire des deuxdoigts de la main. Il fait aujourd’hui un temps abominable, j’ensuis triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je de-mande pardon à Aix, mais Marseille est bien plus joli, et pluspeuplé que Paris à proportion ; il y a cent mille âmes au moins ;de vous dire combien il y en a de belles, c’est ce que je n’ai pasle loisir de compter ; l’air en gros y est un peu scélérat; et par-mi tout cela, je voudrais être avec vous. Je n’aime aucun lieusans vous, et moins la Provence qu’un autre; c’est un vol queje regretterai. Remerciez Dieu d’avoir plus de courage que moi,mais ne vous moquez pas de mes faiblesses ni de mes chaînes.
108» A madame de Grignan.
A Lambesc, mardi ao décembre 1672, àdix heures du matin.
Quand on compte sans la providence, il faut très-souventcompter deux fois. J’étais tout habillée à huit heures, j’avais prismon café, entendu la messe, tous les adieux faits, le bardotchargé ; les sonnettes des mulets me faisaient souvenir qu’il fal-lait monter en litière; ma chambre était pleine de monde; onme priait de ne point partir, parce que, depuis plusieurs jours, ilpleut beaucoup, et depuis hier continuellement, et même dansce moment plus qu’à l’ordinaire. Je résistais hardiment à tousces discours, faisant honneur à la résolution que j’avais prise età tout ce que je vous mandai hier par la poste, en assurant quej’arriverais jeudi, lorsque tout d’un coup M. de Grignan, en robede chambre d’omelette, m’a parlé si sérieusement de la téméritéde mon entreprise, disant que mon muletier ne suivrait pas ma
1 Ce lieu s’appelle , en langage du pays, la visto »a Cousine germaine de M. de Grignau.