DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
2J7
litière, que mes mulets tomberaient dans les fossés, que mesgens seraient mouillés et liors d’état de me secourir, qu’en unmoment j’ai changé d’avis, et j’ai cédé entièrement à ses sagesremontrances. Ainsi, ma fille, colfres qu’on rapporte, muletsqu’on dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir seule-ment traversé la cour, et messager que l’on vous envoie, con-naissant vos bontés et vos inquiétudes, et voulant aussi apaiserles miennes, parce que je suis en peine de votre santé, et quecet homme ou reviendra nous en apporter des nouvelles, ou neretrouvera pas les chemins. En un mot, ma chère enfant, il ar-rivera à Grignan jeudi au lieu de moi; et moi, je partirai bienvéritablement quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui megouverne de bonne foi, et qui comprend toutes les raisons qui mefont souhaiter passionnément d’être à Grignan. Si M. de La Gardepouvait ignorer tout ceci, j’en serais aise, car il va triompherdu plaisir de m'avoir prédit tout l’embarras où je me trouve :mais qu’il prenne garde à la vaine gloire qui pourrait accom-pagner le don de prophétie dont il pourrait se flatter. Enfin, mafille, me voilà, ne m’attendez plus du tout; je vous surprendrai,et ne me hasarderai point, de peur de vous donner de la peine,et à moi aussi. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vousassure que je suis fort affligée d’être prisonnière à Lambesc :mais le moyen de deviner des pluies qu’on n’a point vues dansce pays depuis un siècle !
109. A madame de Grignan.
A Montélimar , jeudi 5 octobre 1673.
Voici un terrible jour *, ma chère enfant, je vous avoue que jen’en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente madouleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceuxque je fais, et combien il s'en faut qu’en marchant toujours decette sorte nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur esten repos quand il est auprès de vous; c’est son état naturel, etle seul qui peut lui plaire. Ce qui s’est passé ce matin me donneune douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre phi-losophie sait les raisons; je les ai senties et les sentirai long-temps. J’ai le cœur et l’imagination tout remplis de vous ; je n’ypuis penser sans pleurer, et j’y pense toujours; de sorte que l’é-tat où je suis n’est pas une chose soutenable : comme il est ex-'trême, j’espère qu’ii ne durera pas dans cette violence. Je vouscherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce quevous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée de-
1 Citait le même jour de son de'parl de Grignan pour l’aris, et de celui de ma-dame de üi’iyuun pour Salon ei pour Aix.