11K MAUAMK DK SÉVIGNÉ.
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au point d’oser se comparer à moi. Il faudrait plus d’un cœurpour aimer tant de choses à la fois; pour moi, je m’aperçoistous les jours que les gros poissons mangent les petits : si vousêtes mon préservatif, comme vous le dites, je vous suis tropobligée, et je ne puis trop aimer l’amitié que j’ai pour vous : jene sais de quoi elle m’a gardée ; mais quand ce serait de feu etd’eau, elle ne serait pas plus chère. Il y a des temps où j’ad-mire qu’on veuille seulement laisser entrevoir qu’on ait été ca-pable d’approcher A neuf cents lieues d’un cap. La bonne prin-cesse en fait toute sa gloire au grand mépris de son miroir, quilui dit tous les jours qu’avec un tel visage il faut perdre même lesouvenir. Elle m’aime beaucoup : on en médirait à Paris ; maisici c’est une faveur qui me fait honorer de mes paysans. Seschevaux sont malades ; elle ne peut venir aux Rochers, et je nel’accoutume point à recevoir de mes visites plus souvent quetous les huit ou dix jours : je lui dis en moi-même, commeM. de Bouillon à sa femme : Si je voulais aller en carrosse ren-dre des devoirs, et n’ètre pas aux Rochers, je serais à Paris.
L’été de Saint-Martin continue, et mes promenades sont fortlongues: comme je ne sais point l’usage d’un grand fauteuil,je repose mia corporea salma tout du long de ces allées ; j’ypasse des jours toute seule avec un laquais, et je n’en revienspoint que la nuit soit bien déclarée, et que le feu et les flam-beaux ne rendent ma chambre d’un bon air : je crains l’entre-chien et loup quand on ne cause point, et je me trouve mieuxdans ces bois que toute seule dans une chambre ; c’est ce quis’appelle se mettre dans l'eau, de peur de la pluie ; mais je m’ac-commode mieux de cette grande tristesse que de l’ennui d’unfauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille, il n’y en a pointdans les vieilles allées, ce sont des galeries ; ne craignez que lapluie extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rienfaire qui ne me fasse mal aux yeux : c’est pour conserver mavue que je vais à ce que vous appelez le serein ; ne soyez en au-cune peine de ma santé, je suis dans la très-parfaite.
» Je vous remercie du goût que vous avez pour Josèphe; n’est-ilpas vrai que c’est la plus belle histoire du monde? Je vous en-voie par Ripert une troisième partie des Essais de morale, queje trouve admirable : vous direz que c’est la seconde, mais ilsfont la seconde de Véducation d’un prince, et voici la troisième.Il y a un traité De la connaissance de soi-méme, dont vous serezfort contente ; il y en a un De l’usage qu’on peut faire des mauvaissermons, qui vous eût été bon le jour de la Toussaint. Vous fai tesbien, ma fille, de ne vouloir point oublier l’italien; je fais com-me vous, j’en lis toujours un peu.
Ce que vous dites de M, de Chaulnes est admirable. Il fut hier