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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LEtîRÉS

MONSIEUR DE SlviGNl.

La fille du seigneur Alcantor népousera donc point le seigneur Sgana -relie, qui na que cinquante-cinq ou cinquante-six ans 1 : jen suis fâché,tout était dit, tous les frais étaient faits. Je crois que la difficulté de la con-sommation a été le plus grand obstacle; ie chevalier delà Gloire * ne sentrouvera pas plus mal ; cela me console. Ma mère est ici pour lamour demoi; je suis un pauvre criminel, que lon menace tous les jours de la Bas-tille ou d'étre cassé. Jespère pourtant que tout sapaisera, par le retourprochain de toutes les troupes. Létat je suis pourrait tout seul pro-duire cet effet ; mais ce nest plus la mode. Je fais donc tout ce que jepuis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et davoir quitté Paris ;mais elle ne veut pas mentendre quand je lui parle-dessus, Elle revienttoujours sur les soins que jai pris delle pendant sa maladie; et, à ce queje puis juger par ses discours, elle est fort fâchée que mon rhumatismene soit pas universel, et que je naie pas la fièvre continue, afin de pou-voir me témoigner toute la tendresse et toute létendue de sa reconnais-sance. Elle serait toul-à-fait contente, si elle mavait seulement vu enétat de me faire confesser; mais, par malheur, ce nest pas pour cette fois :il faut quelle se réduise à me voir clopiner, comme clopinait jadis M. deLa Rochefoucauld, qui va présentement comme un Basque. Nous espéronsvous voir bientôt ; 11e nous trompez pas, et 11e faites point l'impertinente :on dit que vous létes beaucoup sur ce chapitre. Adieu, ma belle petitesœur, jevous embrasse mille fois du meilleur de mon cœur.

MADAME DE SÉVIGNÉ.

Vous pouvez compler que vous aurez votre pension ; jirai lasemaine qui vient à Versailles, pour parler à M. Colbert avec legrand dHacqueville ; il nous la donna si vite pour vous fairepartir; ne voudra-t-il point en faire autant pour vous faire reve-nir? Adieu, ma très-clière et très-parfaitement aimée, jembrassetout ce qui est auprès de vous. Dieu sait si je souhaite de vousvoir : cependant je vous avoue que je ne veux point que ce soitcontre votre gré, ni avec tout le chagrin que je crois voir dansvos lettres ; il faut que vous partagiez cette joie, si vous vou-lez que la mienne soit entière.

174. A madame de Grignan.

A Livry, mercredi 4 novembre 1676.

Cest une grande vérité, ma fille, que lincertitude ôte la li-licrté. Si vous étiez contrainte, vous prendriez votre parti, vousne seriez point suspendue comme le tombeau de Mahomet 3 ,lune des pierres daimant aurait emporté lautre ; vous ne seriezplus dragonnée, qui est un état violent. La voix qui vous crie,

1 Voyez la scène 11 du Mariage forcée comédie de Molière.

* La chevalier de Grignan.

? Ou disait que le tombeau de Mahomet/ à Médine , était suspendu à une pierred'aimant. Cette fable est démentie par tous les écrivains orientaux.