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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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t)E MADAME DE SÉVIGNfU

55S

en passant la Durance : Ah ! ma mère ! ah ! ma mère ! se feraitentendre dès Grignan, ou celle qui conseille de la quitter nevous troublerait point à Briare : ainsi je conclus quil ny a riende si opposé à la liberté que l'indifférence et lindétermination.Mais le sage La Garde, qui a repris toute sa sagesse, a-t-ilperdu aussi son libre arbitre ? Ne sait-il plus conseiller ? nesait-il point décider? Pour moi, vous avez vu que je décidecomme un concile ; mais La Garde, qui revient à Paris, ne sau-rait-il placer son voyage utilement pour nous?

Si vous venez, ce nest pas mal dire de descendre à Sully :la petite duchesse vous enverra sûrement jusquà Nemours,certainement vous trouverez des amis, et le lendemain encoredes amis ; ainsi en relais damis, vous vous trouverez dans votrechambre. On vous aurait un peu mieux reçue la dernière fois ;mais votre lettre arriva si tard, que vous surprîtes tout lemonde, et vous pensâtes même ne me pas trouver, qui eût étéune belle chose; nous ne tomberions pas dans le même incon-vénient. Il faut que je me loue du chevalier (de Grignan) ; il ar-riva vendredi au soir à Paris, il vint samedi dîner ici ; celanest-il pas joli ? Je lembrassai de fort bon cœur ; nous dîmes ceque nous pensions touchant vos incertitudes. Je men vais faireun tour à Paris. Je veux voir M. de Louvois sur votre frère,qui est toujours ici sans congé; cela minquiète. Je veux voiraussi M. Colbert pour votre pension : je nai que ces deux petitesvisites à faire. Je crois que jirai jusquà Versailles; je vous enrendrai compte. Il fait cependant ici le plus beau temps duinonde ; la campagne nest point encore affreuse ; les chasseursont été favorisés de saint Hubert.

Nous lisons toujours saint Augustin avec transport : il y a quel-que chose de si noble et de si grand dans ses pensées, que toutle mal qui peut arriver de sa doctrine, aux esprits mal faits, estbien moindre que le bien que les autres en retirent. Vous croyezque je fais lentendue; mais, quand vous verrez comme celasest familiarisé, vous ne serez pas étonnée de ma capacité. Vousmassurez que, si vous ne maimiez pas plus que vous ne ledites, vous ne maimeriez guère : je suis tentée de ravauder surcelte expression, et de la tant retourner que jen fasse une ru-desse; mais non, je suis persuadée que vous maimez, et Dieusait aussi bien mieux que vous de quelle manière je vous aime.Je suis fort aise que Pauline me ressemble : elle vous fera sou-venir de moi. Ah ! ma mère ! il nest pas besoin de cela.

MONSIEUR DE SÉVlGNjt.

Quand je songe que M. de La Garde est avec vous, et quil vous voit re-cevoir vos lettres, je tremble quil nait vu sur votre épaule la soltise que