544
lettres
passé une demi-heure auparavant. Je vais demain le voir à Pa-ris, et je vous manderai des nouvelles de son voyage; car jen’achèverai celte lettre que mercredi. Ah! ma très-chère, que jevous souhaiterais des nuits comme on les a ici ! quel air douxet gracieux! quelle fraîcheur! quelle tranquillité! quel si-lence! Je voudrais pouvoir vous envoyer de tout cela, et quevotre bise fût confondue. Vous me dites que je suis en peinede votre maigreur: je vous l’avoue; c’est qu’elle parle et ditvotre mauvaise santé. Voire tempérament, c’est d’être grasse,si ce n’est, comme vous dites, que Dieu vous punisse d’a-voir voulu détruire une si belle santé et une machine si biencomposée : c’est une si grande rage que de pareils attentats, queDieu est juste quand il les punit; mais ceux qui en sont affligésont, ce me semble, beaucoup de raison de l’être. Vous voulezme persuader la dureté de votre cœur, pour me rassurer sur laperte de votre petit; je ne sais, mon enfant, où vous prenezcette dureté ; je ne la trouve que pour vous : mais pour moi, etpour tout ce que vous devez aimer, vous n’ètes que trop sensi-ble ; c’est votre plus grand mal, vous en êtes dévorée et consu-mée. Eh ! ma chère, prenez sur nous, et donnez-le au soin devotre personne; comptez-vous pour quelque chose, et nous vousserons obligés de toutes les marques d’amitié que vous nousdonnerez par ce côté-là; vous ne sauriez rien faire pour moiqui me touche le cœur plus sensiblement. Je suis étonnée que lepetit marquis et sa sœur n’aient point été fâchés du petit frère :cherchons un peu où ils auraient pris ce cœur tranquille; cen’est pas chez vous assurément.
Vous voyez bien que la longueur de cette lettre vient propre-ment de ce que j’abuse de la permission de causer à Livry, oùje suis seule, et sans aucune affaire. Je devrais bien faire uncompliment à M. de Grignan sur la mort de ce petit; mais quandon songe que c’est un ange devant Dieu, le mot de douleur etd’affliction ne se peut prononcer : il faut que des chrétiens seréjouissent, s’ils ont le moindre principe de la religion qu'ilsprofessent.
182, A madame de Grignan.
A Livry, vendredi 16 juillet 1677.
J’arrivai hier au soir ici, ma très-chère : il y fait parfaitementbeau; j’y suis seule, et dans une paix, un silence, un loisir dontje suis ravie. Ne voulez-vous pas bien que je me divertisse à cau-ser un peu avec vous? Songez que je n’ai nul commerce qu’a-vec vous ; quand j’ai écrit en Provence, j’ai tout écrit. Je necrois pas, en effet, que vous eussiez la cruauté de nommer uncommerce une lettre en huit jours à madame de Lavardin. Leslettres d’affaires ne sont ni fréquentes, ni longues. Mais vous,