Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
345
JPEG-Download
 

DE MADAME DE SÊVIUNÉ.

345

mon enfant, vous êtes en butte à dix ou douze personnes quisont à peu près ces cœurs dont vous êtes uniquement adorée,et que je vous ai vue compter sur vos doigts. Ils nont tous quunelettre à écrire, et il en faut douze pour y faire réponse; voyezce que cest par semaine, et si vous nêtes pas tuée, assassinée;chacun en disant: Pour moi, je ne veux point de réponse, seule-ment trois lignes pour savoir comment elle se porte. Voilà lelangage ; et de moi la première : enfin, nous vous assommons ;mais cest avec toute lhonnêteté et la politesse de lhomme de lacomédie, qui donne des coups de bâton avec un visage gracieux,en demandant pardon, et disant, avec une grande révérence:« Monsieur, vous le voulez donc, jen suis au désespoir'.» Cetteapplication est juste et trop aisée à faire, je nen dirai pas da-vantage.

Mercredi au soir, après vous avoir écrit, je fut priée, avec tou-tes sortes damitiés, daller souper chez Gourvilleavec mesda-mes de Schomberg, de Frontenac, de Coulanges, M. le Duc,MM. de La Rochefoucauld, Barillon, Briole, Coulanges, Sévigné.Le maître du logis nous reçut dans un lieu nouvellement rebâti,le jardin de plain-pied de lhôtel de Condé *, des jets deau, descabinets, des allées en terrasses, six hautbois dans un coin,six violons dans un autre, des flûtes douces un peu plus près,un soupe enchanté, une basse de viole admirable, une lune quifut témoin de tout. Si vous ne haïssez point à vous divertir],vous regretteriez de navoir point été avec nous. Il est vraique le même inconvénient du jour que vous y étiez arriva etarrivera toujours, cest-à-dire quon assemble une très-bonnecompagnie pour se taire, et à condition de ne pas dire un mot :Barillon, Sévigné et moi nous en rimes, et nous pensâmes à vous.Le lendemain, qui était jeudi, jallai au palais, et je fis si bien(le bon abbé le dit ainsi), que jobtins une petite injustice, aprèsen avoir souffert beaucoup de grandes, par laquelle je toucheraideux cents louis, en attendant sept cents autres que je devraisavoir il y a huit mois, et quon dit que jaurai cet hiver. Aprèscette misérable petite expédition, je vins le soir ici me reposer;et me voilà résolue dy demeurer jusquau 8 du mois prochain,quil faudra maller préparer pour aller en Bourgogne et à Vi-chy. Jirai peut-être dîner quelquefois à Paris : madame de LaFayette se porte mieux. Jirai à Pomponne demain; le granddHacqueville y est dès hier, je le ramènerai ici. Le frater vachez la belle, et la réjouit fort ; elle est gaie naturellement ; lesmères lui font aussi une très-bonne mine.

1 K oyez le Mariage forcé, comédie de Molière , «cène xvi.

* Cet liôtel existait à la place lon a construit le théâtre de lOdéon et les ruesadjacentes, dont Tune conserve le nom do Condé.