DE MADAME DE SÊVIUNÉ.
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mon enfant, vous êtes en butte à dix ou douze personnes quisont à peu près ces cœurs dont vous êtes uniquement adorée,et que je vous ai vue compter sur vos doigts. Ils n’ont tous qu’unelettre à écrire, et il en faut douze pour y faire réponse; voyezce que c’est par semaine, et si vous n’êtes pas tuée, assassinée;chacun en disant: Pour moi, je ne veux point de réponse, seule-ment trois lignes pour savoir comment elle se porte. Voilà lelangage ; et de moi la première : enfin, nous vous assommons ;mais c’est avec toute l’honnêteté et la politesse de l’homme de lacomédie, qui donne des coups de bâton avec un visage gracieux,en demandant pardon, et disant, avec une grande révérence:« Monsieur, vous le voulez donc, j’en suis au désespoir'.» Cetteapplication est juste et trop aisée à faire, je n’en dirai pas da-vantage.
Mercredi au soir, après vous avoir écrit, je fut priée, avec tou-tes sortes d’amitiés, d’aller souper chez Gourvilleavec mesda-mes de Schomberg, de Frontenac, de Coulanges, M. le Duc,MM. de La Rochefoucauld, Barillon, Briole, Coulanges, Sévigné.Le maître du logis nous reçut dans un lieu nouvellement rebâti,le jardin de plain-pied de l’hôtel de Condé *, des jets d’eau, descabinets, des allées en terrasses, six hautbois dans un coin,six violons dans un autre, des flûtes douces un peu plus près,un soupe enchanté, une basse de viole admirable, une lune quifut témoin de tout. Si vous ne haïssez point à vous divertir],vous regretteriez de n’avoir point été avec nous. Il est vraique le même inconvénient du jour que vous y étiez arriva etarrivera toujours, c’est-à-dire qu’on assemble une très-bonnecompagnie pour se taire, et à condition de ne pas dire un mot :Barillon, Sévigné et moi nous en rimes, et nous pensâmes à vous.Le lendemain, qui était jeudi, j’allai au palais, et je fis si bien(le bon abbé le dit ainsi), que j’obtins une petite injustice, aprèsen avoir souffert beaucoup de grandes, par laquelle je toucheraideux cents louis, en attendant sept cents autres que je devraisavoir il y a huit mois, et qu’on dit que j’aurai cet hiver. Aprèscette misérable petite expédition, je vins le soir ici me reposer;et me voilà résolue d’y demeurer jusqu’au 8 du mois prochain,qu’il faudra m’aller préparer pour aller en Bourgogne et à Vi-chy. J’irai peut-être dîner quelquefois à Paris : madame de LaFayette se porte mieux. J’irai à Pomponne demain; le grandd’Hacqueville y est dès hier, je le ramènerai ici. Le frater vachez la belle, et la réjouit fort ; elle est gaie naturellement ; lesmères lui font aussi une très-bonne mine.
1 K oyez le Mariage forcé, comédie de Molière , «cène xvi.
* Cet liôtel existait à la place où l’on a construit le théâtre de l’Odéon et les ruesadjacentes, dont Tune conserve le nom do Condé.