DE MADAME DE SÉVIGNÊ.
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parfaite raillerie. Elles me sont toujours nouvelles, et je croisque celte sorte d’amusement vous divertirait bien autant quel’indéfectibilité de la matière. Je travaille pendant que l’on lit; etla promenade est si fort à la main, comme vous savez, que l’onest dix lois dans le jardin, et dix fois on en revient. Je crois taireun voyage d’un instant à Paris ; nous ramènerons Gorbinelli ;mais je quitterai ce joli et paisible désert, et partirai le IG d’aoûtpour la Bourgogne et pour Vichy. Ne soyez en nulle peine de maconduite pour les eaux : comme Dieu ne veut pas que j’y soisavec vous, il ne faut penser qu’à se soumettre à ce qu’il ordonne.Je lâche de me consoler, dans la pensée que vous dormez, quevous mangez, que vous éles en repos, que vous n’êtes plus dé-vorée de mille dragons, que votre joli visage reprend son agréa-ble figure, que votre gorge n’est plus comme celle d’une per-sonne étique : c’est dans ces changements que je veux trouverun adoucissement à notre séparation ; quand l’espérance vou-dra se mêler à ces pensées, elle sera la très-bien venue, et ytiendra sa place admirablement. Je crois M. de Grignan avecvous ; je lui fais mille compliments sur toutes ses prospérités : jesais comme on le reçoit en Provence, et je ne suis jamais éton-née qu’on l’aime beaucoup. Je lui recommande Pauline, et leprie de la défendre contre votre philosophie. Ne vous ôtez pointtous deux ce joli amusement : hélas ! a-t-on si souvent des plai-sirs à choisir ? Quand il s’en trouve quelqu’un d’innocent et denaturel sous notre main, il me semble qu’il ne faut point sefaire la cruauté de s’en priver. Je chante donc encore une fois ;Aimez, aimez Pauline ; aimez sa grâce extrême *.
Nous attendrons jusqu’à la Saint-Remy ce que pourra fairemadame de Guénégaud pour sa maison : si elle n’a rien faitalors, nous prendrons notre résolution, et nous en chercheronsune pour Noël ; ce ne sera pas sans beaucoup de peine que jeperdrai l’espérance d’être sous un même toit avec vous ; peut-être que tout cela se démêlera à l’heure que nous y penserons lemoins. Je crois que M. de La Garde s’en ira bientôt : je lui diraiadieu à Paris ; ce vous sera une augmentation de bonne compa-gnie. M. de Charost m’a écrit pour me parler de vous ; il vousfait mille compliments.
J’aurais lout l’air, ma lille, de penser comme vous sur le poè-me épique ; le clinquant * du Tasse m’a charmée. Je crois pour-tant que vous vous accommoderez de Virgile : Corbinelli me l’afait admirer ; il faudrait quelqu’un comme lui pour vous accom-pagner dans ce voyage. Je m’en vais làter du Schisme des Grecs;
1 Parodie de ce ver» de l'opéra de Thésée, acte H, scène t ,e :
Aimez, aimez TUéscc; aimez sa gloire extrême.
» Expression de lioileau.