Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
347
JPEG-Download
 

DE MADAME DE SÉVIGNÊ.

347

parfaite raillerie. Elles me sont toujours nouvelles, et je croisque celte sorte damusement vous divertirait bien autant quelindéfectibilité de la matière. Je travaille pendant que lon lit; etla promenade est si fort à la main, comme vous savez, que lonest dix lois dans le jardin, et dix fois on en revient. Je crois taireun voyage dun instant à Paris ; nous ramènerons Gorbinelli ;mais je quitterai ce joli et paisible désert, et partirai le IG daoûtpour la Bourgogne et pour Vichy. Ne soyez en nulle peine de maconduite pour les eaux : comme Dieu ne veut pas que jy soisavec vous, il ne faut penser quà se soumettre à ce quil ordonne.Je lâche de me consoler, dans la pensée que vous dormez, quevous mangez, que vous éles en repos, que vous nêtes plus dé-vorée de mille dragons, que votre joli visage reprend son agréa-ble figure, que votre gorge nest plus comme celle dune per-sonne étique : cest dans ces changements que je veux trouverun adoucissement à notre séparation ; quand lespérance vou-dra se mêler à ces pensées, elle sera la très-bien venue, et ytiendra sa place admirablement. Je crois M. de Grignan avecvous ; je lui fais mille compliments sur toutes ses prospérités : jesais comme on le reçoit en Provence, et je ne suis jamais éton-née quon laime beaucoup. Je lui recommande Pauline, et leprie de la défendre contre votre philosophie. Ne vous ôtez pointtous deux ce joli amusement : hélas ! a-t-on si souvent des plai-sirs à choisir ? Quand il sen trouve quelquun dinnocent et denaturel sous notre main, il me semble quil ne faut point sefaire la cruauté de sen priver. Je chante donc encore une fois ;Aimez, aimez Pauline ; aimez sa grâce extrême *.

Nous attendrons jusquà la Saint-Remy ce que pourra fairemadame de Guénégaud pour sa maison : si elle na rien faitalors, nous prendrons notre résolution, et nous en chercheronsune pour Noël ; ce ne sera pas sans beaucoup de peine que jeperdrai lespérance dêtre sous un même toit avec vous ; peut-être que tout cela se démêlera à lheure que nous y penserons lemoins. Je crois que M. de La Garde sen ira bientôt : je lui diraiadieu à Paris ; ce vous sera une augmentation de bonne compa-gnie. M. de Charost ma écrit pour me parler de vous ; il vousfait mille compliments.

Jaurais lout lair, ma lille, de penser comme vous sur le poè-me épique ; le clinquant * du Tasse ma charmée. Je crois pour-tant que vous vous accommoderez de Virgile : Corbinelli me lafait admirer ; il faudrait quelquun comme lui pour vous accom-pagner dans ce voyage. Je men vais làter du Schisme des Grecs;

1 Parodie de ce ver» de l'opéra de Thésée, acte H, scène t ,e :

Aimez, aimez TUéscc; aimez sa gloire extrême.

» Expression de lioileau.