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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

on en dit du bien; je conseillerai à La Garde de vous le porter.Je ne sais aucune sorte de nouvelle.

MONSIEUR DE SÉV1GNÉ.

Ah! pauvre esprit, vous naimez point Homère! Les ouvrages les plusparfaits vous paraissent dignes de mépris, les beautés naturelles ne voustouchent point : il vous faut du clinquant, ou des petits corps Si vousvoulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez point Virgile; je ne vouspardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vou-liez cependant vous faire expliquer le sixième livre et le neuvième estlaventure de Nisus et dEuryalus, et le onze et le douze, je suis sûr quevous y trouveriez du plaisir; Turnus vous paraîtrait digne de votreestime et de votre amitié; et en un mot, comme je vous connais, je crain-drais fort pour M. de Grignan quun pareil personnage ne vint aborderen Provence. Mais moi qui suis bon frère, je vous souhaiterais du meil-leur de mon cœur une telle aventure; puisquil est écrit que vous devezavoir la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que parl'indéfectibilité de la matière, et par les négations non conversibles. Ilest triste de nétre occupée que datômes, et de raisonnements si subtilsque lon ny puisse atteindre.

Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse mon mariage ;il ne vous manque plus que cela, pour être une sœur bien différente desautres; et il ny a que cette suite qui puisse répondre à tout ce que vousavez fait jusquici sur mon sujet. Quoi quil puisse arriver, je vousassure que cela naugmentera point ma tendresse ni ma reconnaissancepour vous, ma belle petite sœur.

MADAME DE SÉVIGNÉ.

Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu , machère enfant. La Mouche * est à la Cour, cest une fatigue ; maisque faire ? M. de Schomberg est toujours vers la Meuse, avec sontrain, cest-à-dire tout seul tête à-tête 3 . Madame de Coulanges di-sait lautre jour quil fallait donner à M. de Coulanges linten-dance de cette armée. Quand je verrai la maréchale (de Schom-berg), je lui dirai des douceurs pour vous. M. le Prince est dansson apothéose de Chantilly ; il vaut mieux que tous vos hérosdHomère. Vous nous les ridiculisez extrêmement : nous trou-vons comme vous dites, quil y a de la feuille qui chante à toutce mélange des dieux et des hommes; cependant il faut respec-ter le père Le Bossu. Madame de La Fayette commence à pren-dre des bouillons, sans en être malade ; cest ce qui faisait crain-dre le dessèchement.

1 On sait que madame de Grignan aimait la philosophie de Descartes, et en fai-sait sa principale étude.

a Madame de Coulanges ; allusion à la fable que madame de Grigmn avait en-voyée à sa mère.

3 Son urinée se trouvait réduite à rien , par les différents détachements qu'on enavait tirés pour grossir larmée du maréchal de Créqui.