DE MADAME DE SÉVIfiNÉ.
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digérer 1ns inquiétudes de la guerre. Que dites-vous du bonprince d’Orange? Ne diriez-vous point qu’il ne songe qu’à ren-dre mes eaux salutaires, et à faire trouver nos lettres ridicules,comme il y a quatre ans, lorsque nous faisions des raisonne-ments sur un avenir qui n’était point? 11 ne nous attrapera pasune troisième fois.
Je reprends donc mon voyage, où je marche sur vos pas :j’eus le cœur un peu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges,en revoyant ce lieu où nous pleurâmes de si bon cœur. L’hô-tesse me paraît une personne de bonne conversation : je lui de-mandai fort comme vous étiez la dernière fois; elle me dit quevous étiez triste, que vous étiez maigre, et que M. de Grignantâchait de vous donner courage, et de vous faire manger : voilàcomme j’ai cru que cela était. Elle me dit qu’elle entrait biendans nos sentiments; qu’elle avait marié aussi sa fdle, loind’elle, et que le jour de leur séparation elles demeurirent toutesdeux pâmées; je crus qu’elle était pour le moins à Lyon. Je luidemandai pourquoi elle l’avait envoyée si loin; elle me dit quec’est qu’elle avait trouvé un bon parti, un honnête homme, Dieumarci. Je la priai de me dire le nom de la ville : elle me dit quec’était à Paris, qu’il était boucher, logeant vis-à-vis du palaisMazarin, et qu’il avait l’honneur de servir M. du Maine, ma-dame de Montespan, et le roi, fort souvent. Je vous laisse mé-diter sur la justesse de la comparaison, et sur la naïveté de labonne hôtesse. J’entrai dans sa douleur, comme elle était en-trée dans la mienne; et j’ai toujours marché depuis par le plusbeau temps, le plus beau pays et le plus beau chemin du mon-de. Vous me disiez qu’il était d’hiver quand vous y passâtes; ilest devenu d’été, et d’un été le plus tempéré qu’on puisse ima-giner. Je demande partout de vos nouvelles, et l’on m’en ditpartout; si je n’en avais point reçu depuis, je serais un peu enpeine, car je vous trouve maigre; mais je me flatte que la prin-cesse Olympie aura fait place à la princesse Cléopâtre. Le bonabbé a des soins de moi incroyables ; il s’est engagé dans descomplaisances, des douceurs, des bontés, des facilités dont il meparaît que vous devez lui tenir compte, ayant envie, dit-il, devous plaire en me conduisant si bien : je lui ai promis de nevous rien laisser ignorer là-dessus.
Nous lisons une histoire des empereurs d’Orient, écrite parune jeune princesse, fille de l’empereur Alexis*. Cette histoireest divertissante, mais c’est sans préjudice de Lucien, que jecontinue : je n’en avais jamais vu que trois ou quatre pièces cé-lèbres; les autres sont tout aussi belles. Mais ce que je metsencore au-dessus, ce sont vos lettres ; ce n’est point parce que
» La princesse Anne Comnène, qui vivait au commencement du xu e siècle.