Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
353
JPEG-Download
 

DE MADAME DE SÉVIfiNÉ.

35 3

digérer 1ns inquiétudes de la guerre. Que dites-vous du bonprince dOrange? Ne diriez-vous point quil ne songe quà ren-dre mes eaux salutaires, et à faire trouver nos lettres ridicules,comme il y a quatre ans, lorsque nous faisions des raisonne-ments sur un avenir qui nétait point? 11 ne nous attrapera pasune troisième fois.

Je reprends donc mon voyage, je marche sur vos pas :jeus le cœur un peu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges,en revoyant ce lieu nous pleurâmes de si bon cœur. Lhô-tesse me paraît une personne de bonne conversation : je lui de-mandai fort comme vous étiez la dernière fois; elle me dit quevous étiez triste, que vous étiez maigre, et que M. de Grignantâchait de vous donner courage, et de vous faire manger : voilàcomme jai cru que cela était. Elle me dit quelle entrait biendans nos sentiments; quelle avait marié aussi sa fdle, loindelle, et que le jour de leur séparation elles demeurirent toutesdeux pâmées; je crus quelle était pour le moins à Lyon. Je luidemandai pourquoi elle lavait envoyée si loin; elle me dit quecest quelle avait trouvé un bon parti, un honnête homme, Dieumarci. Je la priai de me dire le nom de la ville : elle me dit quecétait à Paris, quil était boucher, logeant vis-à-vis du palaisMazarin, et quil avait lhonneur de servir M. du Maine, ma-dame de Montespan, et le roi, fort souvent. Je vous laisse mé-diter sur la justesse de la comparaison, et sur la naïveté de labonne hôtesse. Jentrai dans sa douleur, comme elle était en-trée dans la mienne; et jai toujours marché depuis par le plusbeau temps, le plus beau pays et le plus beau chemin du mon-de. Vous me disiez quil était dhiver quand vous y passâtes; ilest devenu dété, et dun été le plus tempéré quon puisse ima-giner. Je demande partout de vos nouvelles, et lon men ditpartout; si je nen avais point reçu depuis, je serais un peu enpeine, car je vous trouve maigre; mais je me flatte que la prin-cesse Olympie aura fait place à la princesse Cléopâtre. Le bonabbé a des soins de moi incroyables ; il sest engagé dans descomplaisances, des douceurs, des bontés, des facilités dont il meparaît que vous devez lui tenir compte, ayant envie, dit-il, devous plaire en me conduisant si bien : je lui ai promis de nevous rien laisser ignorer-dessus.

Nous lisons une histoire des empereurs dOrient, écrite parune jeune princesse, fille de lempereur Alexis*. Cette histoireest divertissante, mais cest sans préjudice de Lucien, que jecontinue : je nen avais jamais vu que trois ou quatre pièces cé-lèbres; les autres sont tout aussi belles. Mais ce que je metsencore au-dessus, ce sont vos lettres ; ce nest point parce que

» La princesse Anne Comnène, qui vivait au commencement du xu e siècle.