DE MADAME DE SÊVIGNÊ.
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Paris, les autres à Autri. Cette bonne compagnie n’ayant pas étépréparée assez tôt à cette triste séparation, n’a pas eu la forcede la supporter, et a voulu nous suivre à Autri : nous avons re-présenté les inconvénients, enfin nous avons cédé. Nous avonsdonc passé la rivière de Loire à Chàtillon tous ensemble; letemps était admirable, et nous étions ravis de voir qu’il fallaitque le bac retournât pour aller prendre l’autre carrosse. Commenous étions à bord, nous avons discouru du chemin d’Autri; onnous a dit qu’il y avait deux mortelles lieues, des rochers, desbois, des précipices : nous qui sommes accoutumés depuis Mou-lins à courir la bague, nous avons eu peur de cette idée, ettoute la bonne compagnie, et nous conjointement, nous avonsrepassé la rivière, en pâmant de rire de ce petit dérangement ;tous nos gens en faisaient autant, et dans cette belle humeurnous avons repris le chemin de Gien, où nous voilà tous ; etaprès que la nuit nous aura donné conseil, qui sera apparem-ment de nous séparer courageusement, nous irons, la bonnecompagnie de son côté, et nous du nôtre.
Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, cesont des forges de Vulcain : nous y trouvâmes huit ou dix cydo-pes forgeant, non pas les armes d’Énée, mais des ancres pourles vaisseaux : jamais vous n’avez vu redoubler des coups sijustes, ni d’une si admirable cadence. Nous étions au milieu dequatre fourneaux; de temps en temps ces démons venaient au-tour de nous, tous fondus de sueur, avec des visages pâles, desyeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs etnoirs ; cette vue pouvait effrayer des gens moins polis que nous.Pour moi, je ne comprenais pas qu’il fût possible de résister ànulle des volontés de ces messieurs-là dans leur enfer. Enfin,nous en sortîmes avec une pluie de pièces de quatre sous,dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour faciliter notre sortie. t
Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie "qu’on puisse s’imaginer : quatre belles dans un carrosse nousayant vus passer dans les nôtres, eurent une telle envie de nousrevoir, qu’elles voulurent gagner les devants lorsque nous étionssur une chaussée qui n’a jamais été faite que pour un carrosse.Ma lille, leur cocher nous passa témérairement sur la moustache :elles étaient à deux doigts de tomber dans la rivière, nous criionstous miséricorde, elles pâmaient de rire et coururent de cetlesorte, et par-dessus nous et devant nous, d’une si surprenantemanière, que nous en sommes encore effrayés.
Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vousdire que tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cetlenouvelle ne vous étonnerait pas au mois de septembre. Si vousaviez été Noé, comme vous disiez l’autre jour, nous n’aurions pas