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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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DK MADAME DK SÉVIGNÉ.

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M. de Pomponne demanda sil ne pourrait point avoir lhonnelirde parler au roi, et apprendre de sa bouche quelle était la faulequi avait attiré ce coup de tonnerre : on lui dit quil ne le pou-vait pas; en sorte quil écrivit au roi pour lui marquer sonextrême douleur, et lignorance il était de ce qui pouvaitavoir contribué à sa disgrâce : il lui parla de sa nombreuse fa-mille, et le supplia d'avoir égard à huit enfants quil avait. Il fitremettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et revint à Paris,il arriva à minuit. M. de Pomponne nétait pas de ces ministressur qui une disgrâce tombe à propos, pour leur apprendre lhuma-nité quils ont presque tous oubliée ; la fortune navait fait quem-ployer les vertus quil avait, pour le bonheur des autres ; on lai-mait, surtout parce quon lhonorait infiniment. Nous avions été,comme je vous lai mandé, le vendredi à Pomponne, M. de Chaul-nes, Caumartinetmoi : nous le trouvâmes et les dames, qui nousreçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs :ah! quel échec et mat on lui préparait à.Saint-Germain ! Il y alla dèsle lendemain malin, parce quun courrier lattendait; de sorte queM. Colbert, qui croyait le trouver le samedi au soir à lordinaire,sachant quil était allé droit à Saint-Germain, retourna sur sespas, et pensa crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmesde Pomponne quaprès dîner; nous y laissâmes les dames, ma-dame de Vins mayant chargée de mille amitiés pour vous. Il fal-lut donc leur mander cette triste nouvelle : ce fut un valet dechambre de M. de Pomponne, qui arriva le dimanche à neufheures dans la chambre de madame de Vins : cétait une marchesi extraordinaire que celle de cet homme, et il était si excessi-vement changé, que madame de Vins crut absolument quil ve-nait lui dire la mort de M. de Pomponne ; de sorte que, quandelle sut quil nétait que disgracié, elle respira; mais elle sentitson mal quand elle fut remise; elle alla le dire à sa sœur.Ellespartirent â linstant, laissant tous ces petits garçons en larmes ;et, accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heuresaprès midi. Vous pouvez vous représenter leur entrevue avecM. de Pomponne, et ce quils sentirent, en se revoyant si diffé-rents de ce quils pensaient être la veille. Pour moi, jappris cettenouvelle par labbé de Grignan : je vous avoue quelle me tou-cha droit au cœur. Jallai à leur porte dès le soir; on ne lesvoyait point en public; jentrai, je les trouvai tous trois. M. dePomponne membrassa, sans pouvoir prononcer une parole : lesdames ne purent retenir leurs larmes, ni moi les miennes: malille, vous nauriez pas retenu les vôtres ; cétait un spectacledouloureux : la circonstance de ce que nous venions de nousquittera Pomponne dune manière si différente, augmenta notretendresse. Enfin je ne puis vous représenter cet état. La pauvre