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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

prêt à partir avec les autres. Nécrivez point, et gardez-vousbien de répondre à toutes ces causeries, dont je ne me souvien-drai plus moi-même dans trois semaines. Si la santé de Mont-gobert peut saccommoder à écrire pour vous, elle vous soula-gera entièrement, sans même que vous ayez la peine de dicter :elle écrit comme nous.

Japprouve fort que vous soupiez ; cela vaut mieux que douzecuillerées de lait. Hélas ! ma fille, je change à toute heure ; je nesais ce que je veux : cest que je voudrais que vous pussiez re-trouver de la santé; il faut me pardonner, si je cours à tout ceque je crois de meilleur ; et cest toujours sous le nom de bienet de mieux que je change davis. Pour vous, ma très-chère,nen changez point sur la bonne opinion que vous devez avoirde vous, malgré les procédés désobligeants de la fortune. Envérité, si elle voulait, M. et madame de Grignan tiendraientfort bien leur place à la Cour ; mais vous savez cela est ré-glé, et linutilité du chagrin quon ne peut sempêcher den avoir.

Je ne sais rien encore de ce qui sest passé à la noce. Jignoresi ce fut à la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit.Jirai faire mon paquet chez madame de Vins, et vous manderaice que jaurai appris. Cependant, je vous dirai une nouvelle laplus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre ;cest que M. le Prince fit faire hier sa barbe ; il était rasé ; cenest point une illusion, ni une de ces choses quon dit en lair,cest une vérité ; toute la Cour en fut témoin ; et madame deLangeron prenant son temps quil avait les pattes croisées commele lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières dediamants ; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience,le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être lhommede la Cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutesles perruques: voilà le prodige de la noce. Lhabit de M. le princede Conti était inestimable ; cétait une broderie de diamants fortgros, qui suivait les compartiments dun velouté noir sur unfond de couleur de paille. On dit que la couleur de paille neréussissait pas, et que madame de Langeron, qui est lame detoute la parure de lhôtel de Condé, en a été malade. En effet,voilà de ces sortes de choses dont on ne doit point se consoler.M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle de Bourbonavaient trois habits garnis de pierreries différentes pour les troisjours. Mais joubliais le meilleur, cest que lépée de M. le Princeétait garnie de diamants.

La famosa spada,

AH' cui valore ogni viuoria è certa.

La doublure du manteau du prince de Conti était de satin