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les lettres de M. de Grignan avec le temps; il n’y eut jamais uneaffliction plus vive que la sienne : madame de La Fayette ne l’apoint encore vu : quand les autres de la famille sont venus lavoir, c’a été un renouvellement étrange. M. le Duc me parlaitdonc tristement là-dessus. Nous entendîmes, après dîner, le ser-mon du Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, di-sant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à traverscontre l’adullère : sauve qui peut ! il va toujours son chemin.Nous revînmes avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guéné-gaud et de Kerman étaient des nôtres : je les assurai fort qu’àmoins d’une Dauphine, j’étais servante, à mon âge et sans af-faires, de ce bon pays-là.
Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage ; je lui diset redis toutes mes pensées ; je lui écris des lettres que je croisqui sont admirables; mais plus je donne de force à mes raisons,plus il pousse les siennes : et sa volonté parait si déterminée,que je comprends que c’est là ce qui s’appelle vouloir efficace-ment. Il y a un degré de chaleur dans le désir qui l’anime, àquoi nulle prudence ne peut résister : je n’ai pas sur mon cœurd’avoir préféré mes intérêts à sa fortune; je les trouverais toutentiers à le voir marcher avec plaisir dans un chemin où je leconduis depuis si longtemps. Il se trompe dans tous ses raison-nements, il est tout de travers : j’ai tâché de le redresser avecdes raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du senti-ment de tous nos amis; et je lui dis enfin : mais ne vous défiez-vous de rien, quand vous voyez que vous seul pensez une choseque tout le monde désapprouve? Il met l’opiniâtreté à la placed’une réponse, et nous revenons toujours à ménager qu’aumoins il ne fasse pas un marché extravagant. Adieu, ma très-chère : j’ignore comment vous vous portez, je crains votre voya-ge, je crains Salon, je crains Grignan; je crains, en un mot,tout ce qui peut nuire à votre santé ; par cette raison , je vousconjure de m’écrire bien moins qu’à l’ordinaire.
214. A madame de Grignan.
A Pari*, mercredi 3 avril 1680.
Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j’en suistouchée 1 : je n’ai jamais vu perdre tant d’amis ; cela donne dela tristesse, de voir tant de morts autour de soi : mais ce quin’est pas autour de moi, et ce qui me perce le cœur, c’est lacrainte que me donne le retour de toutes vos incommodités ;
1 Gourville assure dans ses Mémoires qu’il sortit de prison avant sa mort, et Vol-taire le tenait de sa belle-fille, madame de Vaux. Mais madame de Sévigné le croyaitmort à Pignerol, ainsi que tout le public. Ce quVn dit maden oiselle de Montpen-sier confirme l’opinion générale.