DE MADAME DE SÊV1GNÉ.
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vous aimez ma vie ; profitez du temps et du repos que vous avez ;amusez-vous à vous guérir tout-à-fait; mais il faut que vous levouliez, et c’est une étrange pièce que notre volonté. Celle devos musiciens était bonne à ténèbres, mais vous les décriez,tantôt des musiciens sans musique, et puis une musique sans mu-siciens : j’admire la bonté de M. le comte, de souffrir que vousen parliez si librement.
Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant; saserrure était bien brouillée', mais je n’ai pas laissé d’attraperqu’il vous honore fort : il m’a loué votre magnificence; il dit quevous êtes toujours belle, mais triste et si abattue, qu’il est aiséde voir que vous vous contraignez. Il est charmé de M. de Ber-bisi, que je remercierai, quoique je sache bien que votre recom-mandation est la seule cause des services qu’il lui a rendus. Jedoute que cet intendant retourne en Provence; à tout hasard jelui conseillerais de laisser ici quatre ou cinq de ses dents. J’ai eutant d’adieux que j’en suis étonnée ; vos amies, les miennes,les jeunes, les vieilles, tout a fait des merveilles. La maison dePomponne et madame de Vins me tiennent bien au cœur. L’abbéArnauld arriva hier tout à propos pour me dire adieu. Pourmadame de Coulanges, elle s’est signalée, elle a pris possessionde ma personne, elle me nourrit; elle me mène, et ne veut pasme quitter qu’elle ne m'ait vue pendue*. Mon lits vient à Orléansavec moi, je crois qu’il viendrait volontiers plus loin.
Madame la Daupliine est présentement à Paris pour la pre-mière fois: la messe à Noire-Dame, dîner au Val de Grâce,voir la duchesse de La Vallière, et point de Bouloi s ; je croisqu’elles se pendront. On fait tous les jours des fêtes pour ma-dame la Dauphine. Madame de Fontanges revient demain. Voyezun peu comme ce prieur de Cabrières est venu redonner cettebelle beauté à la Cour. Le petit de La Fayette a un régiment :vous voyez que M. de La Rochefoucauld n’a pas emporté l’amitiéde M. deLouvois: mais que veux-je conter, avec toutes cesnouvelles? C’est bien à moi, qui monte en carrosse, à me mê-ler de parler. Adieu, ma chère enfant, il faut vous quitter encore,j’en suis affligée : je serai longtemps sans avoir de vos ‘lettres,c’est une peine incroyable ; du moins si je pouvais espérer quevous conserverez votre santé, ce serait une grande consolationdans une si terrible absence.
1 Façon de parler familière à madame de Sévigné et à madame de Grignan , pourexprimer l'embarras que certaines gens mettent dans leurs discours.
1 Allusion au mot de Martine dans le Médecin malgré lui , acte III, scène ix.
3 C’est-à-dire que madame la Daupliine ne devait point aller aux Carmélites de larue du Rouloi.