219. A madame de Grignan.
A Orléans, mercredis mai 1680.
Nous voici arrivés sans aucune aventure considérable : il fuitle plus beau temps du monde : les chemins sont admirables :notre équipage va bien : mon fils m’a prêté ses chevaux et m’estvenu conduire jusqu’ici. Il a fort égayé la tristesse du voyage ;nous avons causé, disputé et lu, nous sommes dans les mêmeserreurs, cela fournit beaucoup. Notre essieu rompit hier dansun lieu merveilleux, nous fûmes secourus par le véritable por-trait de M. de Sotenville * ; c’est un homme qui ferait les Géorgi-ques de Virgile, si elles n’étaient déjà faites, tant il sait profon-dément le ménage de la campagne : il nous fit venir sa femme,qui est assurément de la maison de la Prudoterie, où le ventreanoblit >. Nous fûmes deux heures avec cette compagnie sansnous ennuyer, par la nouveauté d’une conversation et d’unelangue entièrement nouvelle pour nous. Nous fîmes bien desréflexions sur le parfait contentement de ce gentilhomme, dequi l’on peut dire :
Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis,
Et qui de leurs toisons voit filer ses habits !
Les jours sont si longs, que nous n’eûmes pas même besoindu secours de la plus belle lune du monde qui nous accompa-gnera sur la Loire, où nous nous embarquons demain. Quandvous recevrez cette lettre, je serai à Nantes : j’ai trouvé aujour-d’hui que je ne suis pas encore plus loin de vous qu’à Paris; et,par un filet que nous avons tiré sur la carte, nous avons vu queNantes même n’était guère plus loin de vous que Paris. Mais, envérité, voilà de légères consolations; je n’ai pas même celle derecevoir de vos nouvelles. Vos lettres n’arrivent qu’aujourd’huià Paris; du But y joindra celles de samedi, et j’aurai les deuxpaquets ensemble à Nantes: je n’ai point voulu les hasarder parune roule incertaine, puisqu’elle dépend du vent : vous croyezdonc bien que j’aurai quelque impatience d’arriver à Nantes.Adieu, mon enfant : que puis-je vous dire d’ici? Vous avez desrésidents qui doivent vous instruire; je ne suis plus bonne à rienqu’à vous aimer, sans pouvoir faire nul usage de cette bonnequalité; cela est triste pour une personne aussi vive que moi.Mon Bien-bon vous assure de ses services : je suis fort occupéedu soin de le- conserver: les voyages ne sont plus pour luicomme autrefois. Je vous embrasse de tout mon cœur.
• Beau-père de George Dandin.
3 Voyez la scène iv du I e ' acte de George Dandin.