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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

Vous me dites la plus tendre chose du inonde, en souhaitantde ne point voir la lin des heureuses années que vous me sou-haitez. Nous sommes bien loin de nous rencontrer dans nossouhaits ; car je vous ai mandé une vérité qui est bien juste etbien à sa place, et que Dieu sans doute voudra bien exaucer,qui est de suivre lordre tout naturel de la sainte Providence :cest ce qui me console de tout le chemin laborieux de la vieil-lesse ; cpsentiment est raisonnable, et le vôtre trop extraordinaireet trop aimable.

Je vous plaindrai quand vous naurez'plus M. de La Garde etM. le chevalier ; cest une très-parfaitement bonne compagnie ;mais ils ont leurs raisons, et celle de faire ressusciter la pensiondun homme qui nest point mort me paraît tout-à-fait impor-tante. Vous aurez votre enfant qui tiendra joliment sa place àGrignan, il doit y être le bien reçu par bien des raisons, et vouslembrasserez aussi de bon cœur. Il ma écrit encore une jolielettre pour me souhaiter une heureuse année : il me paraît désoléà Kaysersloutre ; il dit que rien ne lempêche de venir à Paris,mais quil attend des ordres de Provence ; que cest ce ressortqui le fait agir. Je trouve que vous le faites bien languir : salettre est du 2 ; je le croyais à Paris; iâites-ly donc venir ; etquaprès une petite apparition, il coure vous embrasser. Cepetit homme me paraît en état que, si vous trouviez un bonparti, Sa Majesté lui accorderait aisément la survivance de votretrès-belle charge. Vous trouvez que son caractère et celui dePauline ne se ressemblent nullement ; il faut pourtant que cer-taines qualités du cœur soient chez lun et chez lautre ; pourlhumeur, cest une autre affaire. Je suis ravie que ces sentimentssoient à votre fantaisie : je lui souhaiterais un peu plus de pen-chant pour les sciences, pour la lecture ; cela peut venir. PourPauline, cette dévoreuse de livres, jaime mieux quelle en avalede mauvais que de ne point aimer à lire; les romans, les comé-dies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé : a-t-elle tâté de Lucien ? est-elle à portée des petites Lettres ?ensuite il faut lhistoire ; si on a besoin de lui pincer le nez pourlui faire avaler, je la plains. Quant aux beaux livres de dévo-tion , si elle ne les aime point, tant pis pour elle ; car nous nesavons que trop que, même sans dévotion, on les trouve char-mants. A légard de la morale, comme elle nen ferait pas un sibon usage que vous, je ne voudrais point du tout quelle mitson petit nez ni dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans lesautres de cette sorte : il est bien matin pour elle. La vraie mo-rale de son âge, cest celle quon apprend dans les bonnes con-versations , dans les fables, dans les histoires, par les exemples ;je crois que cest assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps