1)E MADAME DE SÉV1GNÊ.
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pour causer avec elle, c’est assurément ce qui serait le plusutile : je ne sais si tout ce que je dis vaut la peine que vous lelisiez : je suis bien loin d’abonder dans mon sens.
Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote quine vaut guère ; oui, justement, voilà ce que je suis toujours, etpas davantage, à mon grand regret. Tout ce que j’ai de bon,c’est que je sais bien ma religion, et de quoi il est question ;je ne prendrai point le faux pour le vrai ; je sais ce qui est bonet ce qui n’en a que l’apparence ; j'espère ne m’y point mépren-dre, et que Dieu m’ayant déjà donné de bons sentiments, ilm’en donnera encore : les grâces passées me garantissent enquelque sorte celles qui viendront ; ainsi je vis dans la confiance,mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde detrouver notre Corbinelli le mystique du diable, votre frère enpâme de rire ; je le gronde comme vous. Comment, mystiquedu diable! un homme qui ne songe qu’à détruire son empire ;qui ne cesse d’avoir commerce avec les ennemis du diable, quisont les saints et les saintes de l’Église ; un homme qui necompte pour rien son chien de corps ; qui souffre la pauvretéchrétiennement, vous direz philosophiquement ; qui ne cesse decélébrer les perfections et l’existence de Dieu ; qui ne juge ja-mais son prochain, qui l’excuse toujours ; qui passe sa vie dansla charité et le service du prochain ; qui est insensible aux plai-sirs et aux délices de la vie; qui, enfin , malgré sa mauvaisefortune, est entièrement soumis à la volonté de Dieu ! Et vousappelez cela le mystique du diable! Vous ne sauriez nier que cene soit là le portrait de notre pauvre ami : cependant il y a dansce mot un air de plaisanterie qui fait rire d’abord, et qui pour-rait surprendre les simples. Mais je résiste comme vous voyez,et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de magrand’mère ( sainte Chantal), et du bienheureux Jean de laCroix *.
A propos de Corbinelli, il m’écrivit l’autre jour un fort jolibillet; il me rendait compte d’une conversation et d’un dinerchez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis,M. deTroyes,M. de Toulon, le pèreBourdaloue, son compagnon,Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens etdes modernes : Despréaux soutint les anciens, à la réserved’un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les vieux etles nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l’en-tendu, et qui s’était attaché à Despréaux et à Corbinelli, luidemanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit?Despréaux ne voulut pas le nommer; Corbinelli lui dit: Mon-
1 U réforma les cannes, qui prirent alors le nom de carmes déchaussés.