S34
LETTRES
sieur, je vous conjure de nie le dire, afin que je le lise toute lanuit. Despréaux lui répondit en riant : «Ah! monsieur, vousl’avez lu plus d’une fois, j’en suis assuré. » Le jésuite reprendavec un air dédaigneux, un cotai riso amaro, et presse Des-préaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit :« Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Entin,Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit :« Mon père, vous le voulez; hé bien! morbleu, c’est Pascal. —« Pascal, dit le père tout rouge, tout étonné, Pascal est autant« beau que le faux peut l’être. — Le faux, reprit Despréaux, le« faux! sachez qu’il est aussi vrai qu’il est inimitable; on vient« de le traduire en trois langues. » Le père répond : « Il n’en est« pas plus vrai. » Despréaux s’échauffe, et criant comme unfou : «Quoi! mon père, direz-vous qu’un des vôtres n’ait pas« fait imprimer dans un de ses livres, qu’un chrétien n’est pas« obligé d’aimer Dieu ? Osez-vous dire que cela est faux? »« Monsieur, dit le père en fureur, il faut distinguer. » « Distin-« guer,. dit Despréaux, distinguer, morbleu! distinguer, distin-« guer si nous sommes obligés d’aimer Dieu!» et prenantCorbinelli par le bras, s’enfuit au bout de la chambre ; puis re-venant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais serapprocher du père, s’en alla rejoindre la compagnie qui étaitdemeurée dans la salle où l’on mange : ici finit l’histoire, le ri-deau tombe. Corbinelli me promet le reste dans une conversa-tion; mais moi, qui suis persuadée que vous trouverez cettescène aussi plaisante que je l’ai trouvée, je vous l’écris, et jecrois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assezcontente. Ma fille, je vous gronde d’être un seul moment enpeine de moi, quand vous ne recevez pas mes lettres; vous ou-bliez les manières de la poste, il faut s’y accoutumer; et quandje serais malade, ce que je ne suis point du tout, je ne vous enécrirais pas moins quelques lignes, ou mon fils, ou quelqu’un :enfin vous auriez de mes nouvelles; mais nous n’en sommespas là.
On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ontété enragées, étant à Versailles, de n’être pas du souper du jourdes Rois 1 : voilà ce qui s’appelle des afflictions. Vous savezmieux que moi les autres nouvelles.
Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les échecs ; si ellesavait combien ce jeu est au-dessus de ma portée, je craindraisson mépris. Ah! oui, je m’en souviens, je n’oublierai jamais cevoyage: hélas! est-il possible qu’il y ait vingt-un ans? je ne le
1 Ce repas eut lieu le 5 janvier 1690. Il y avait cinq tables tenues par le roi, parMonseigneur, par Monsieur, par Madame et par Mademoiselle. Le roi, Monsei-gneur et Monsieur furent rois chacun à leur table.