DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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comprends pas; il rne semble que ce fut l’année passée; maisje juge, par le peu que m’a duré ce temps, ce que me paraîtrontles années qui viendront encore.
294. A. madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche 19 février 1690.
Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m’ordonneriez defaire le carême; et, ne me trouvant plus aucune sorte d’incom-modité, vous seriez persuadée, comme je le suis, que Dieu neme donne une si bonne santé que pour me faire obéir au com-mandement de l’Église. Nous faisons ici une bonne chère; nous11’avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la mer; ensorte que le poisson ne nous manque pas. Il nous vient toutesles semaines du beurre de la Prévalaie; je l’aime et le mangecomme si j’étais Bretonne : nous faisons des beurrées infinies :nous pensons toujours à vous en les mangeant; mon fds ymarque toujours toutes scs dents, et ce qui me fait plaisir, c’estque j’y marque encore toutes les miennes : nous y mettronsbientôt de petites herbes fines et des violettes; le soir un potageavec un peu de beurre, à la mode du pays, de bons pruneaux,de bons épinards; enfin, ce n’est pas jeûner, et nous disonsavec confusion : Qu'on a de peine à servir la sainte Église! Maispourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait? c’est quevous haïssez le lait, car sans cela vous trouveriez que c’est laplus jolie chose du monde. J’en prends le dimanche matin parplaisir; vous croyez le dénigrer en disant que cela est bon pourfaire vivoter une pauvre pulmonique : vraiment, c’est une grandelouange; et s’il fait vivoter une mourante, il fera vivre fortagréablement une personne qui se porte bien. Voilà le chapitredu carême vidé.
Disons un mot des sermons : que je vous plains d’en entendresi souvent de si longs et de si médiocres ! c’est ce que M. Nicolen’a jamais pu gagner sur moi que cette patience, quoiqu’il enait fait un beau traité. Quand je serai aussi bonne que M. de LaGarde, si Dieu me fait cette grâce, j’aimerai tous les sermons;en attendant, je me contente des évangiles expliqués par M. deTourneux : ce sont les vrais sermons, et c’est la vanité deshommes qui les a chargés de tout ce qui les compose présente-ment. Nous lisons quelquefois des Homélies de saint Jean-Chry-sostôme : cela est divin , et nous plaît tellement, que pour moij’opine à n’aller à Rennes que pour la semaine sainte, afin de11’être point exposée à l’éloquence des prédicateurs qui s’éver-tuent en faveur du parlement. Je me suis souvenue du jeûneaustère que vous faisiez autrefois le mardi-gras, ne vivant que