LETTRES
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de votre amour-propre, que vous mettiez à toutes sauces, hor-mis à ce qui pouvait vous nourrir; mais en cela même il étaittrompé, car vous deveniez quelquefois couperosée, tant votresang était échauffé ; vous contempliez votre essence comme uncoq en pâte : que cette folie était plaisante ! vous répondiez aussi àLa Mousse, qui vous disait: Mademoiselle, tout cela pourrira. Oui,monsieur, mais cela n’est pas pourri. Bon Dieu ! qui croirait qu’unetelle personne eût été capable de s’oublier elle-même au pointque vous avez fait, et d’être une si habile et si admirable femme?11 faudrait présentement vous redonner quelque amour, quelqueconsidération pour vous-même : vous en êtes trop vide, et tropremplie des autres. Un équipage, des chevaux, des mulets, dela subsistance; enfin, vivre au jour la journée: mais entre-prendre des dépenses considérables, sans savoir où trouver lenerf de la guerre , mon enfant, cela n’appartient qu’à vous: maisje vous conjure de songer à Bourbilly 1 : c’est là que vous trou-verez peut-être du secours, après l’avoir espéré inutilementd’ailleurs.
. 293. Au oomte de Bussy.
Grignan, ce i 3 novembre 1690*
Quand vous verrez la date de cette lettre, mon cousin, vousme prendrez pour un oiseau. Je suis passée courageusement deBretagne en Provence. Si ma fille eût été à Paris, j’y serais allée :mais sachant qu’elle passerait l’hiver dans ce beau pays, je mesuisrésolue de le venir passer avec elle, jouir de son beau soleil,et retourner à Paris avec elle l’année qui vient. J’ai trouvéqffaprès avoir donné seize mois à mon fils, il était bien justed’en donner quelques uns à ma tille; et ce projet, qui paraissaitde difficile exécution, ne m’a pas coûté trop de peine. J’ai ététrois semaines à faire ce trajet en litière, et sur le Rhône. J’aipris même quelques jours de repos, et enfin j’ai été reçue deM. de Grignan et de ma fille avec une amitié si cordiale, unejoie et une reconnaissance si sincères, que j’ai trouvé que jen’ai pas fait encore assez de chemin pour venir voir de sibonnes gens, et que les cent cinquante lieues que j’ai faites nem’ont point du tout fatiguée. Cette maison est d’une grandeur,d’une beauté et d’une magnificence de meubles dont je vousentretiendrai quelque jour. J’ai voulu vous donner avis de monchangement de climat, afin que vous ne m’écriviez plus auxRochers, mais bien ici, où je sens un soleil capable de rajeunirpar sa douce chaleur. Nous ne devonspas négliger présentement
1 Madame de Sévigné conseillait à sa fille d'emprunter sur la terre de Bourbilly ,quelle lui avait abandonnée.