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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

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la fièvre continue, avec deux redoublements par jour. Cette ma-ladie allait beau train, si elle navait été arrêtée par les miraclesordinaires du quinquina; mais noubliez pas quil a été aussibon pour la colique que pour la lièvre ; il faut donc se remettre ;Nous nirons à Aix quun moment pour voir la petite religieusede Grignan *, et dans peu de jours nous serons pour tout lhiverà Grignan, le petit colonel [le marquis de Grignan), qui a sonrégiment à Valence et aux environs, viendra passer six semainesavec nous. Hélas ! tout ce temps ne passera que trop vite ; jecommence à soupirer douloureusement de le voir courir avectant de rapidité, jen vois et jen sens les conséquences. Vousnen êtes pas encore, mon jeune cousin, à de si tristes réflexions.

Jai voulu vous écrire sur la mort de M. de Seignelai : quellemort ! quelle perte pour sa famille et pour ses amis ! On memande que sa femme est inconsolable, et quon parle de vendreSceaux à M. le duc du Maine. Oh ! mon Dieu, que de choses àdire sur un si grand sujet! Mais que dites-vous de sa dépouillesur un homme que lon croyait déjà tout établi *? Autre sujet deconversation; mais il ne faut faire à présent que la table deschapitres pour quand nous nous verrons. M. le duc de Chaulnesnous a écrit de fort aimables lettres, et nous donne une espé-rance assez proche de le voir bientôt à Grignan : mais aupara-vant il me paraît quil ne serait pas impossible denvoyer enfinces bulles si longtemps attendues, et trop tôt chantées ; qui neûtpas cru que l'abbé de Polignac les apportait? Je nai jamais vuun enfant si difficile à baptiser; mais enfin vous en aurez lhon-neur, vous le méritez bien après tant de peines; venez donc re-cevoir nos louanges. Je nose presque vous parler de votre dé-ménagement de la rue du Parc-Royal pour aller demeurer auTemple; jen suis affligée pour vous et pour moi; je hais leTemple autant que jaime la déesse ( madame de Coulanges) quiveut présentement y être honorée; je hais ce quartier qui nemène quà Montfaucon; j'en hais même jusques à la belle vuedont madame de Coulanges me parle ; je hais celte fausse cam-pagne, qui fait quon nest plus sensible aux beautés de la véri-table, et quelle sera plus à couvert des rigueurs du froid à Bré-vannes 3 , quà la ruelle de son lit dans ce chien de Temple; enfintout cela me déplaît à mourir, et ce qui est beau, cest que jelui mande toutes ces improbations avec une grossièreté que jesens, et dont je ne puis mempêcher. Que ferez-vous, mon pauvrecousin, loin des hôtels de Chaulnes, de Lamoignon, du Lude,

1 Marie-Blanche dAdhémar, religieuse aux Filles de Sainte-Marie.

* M. de Pontchartrain , alors contrôleur des finances, et depuis chancelier deFrance en 1699.

3 Maison de campagne de madame de Coulanges.