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LETTRES
douleur de cette séparation est aisée à comprendre; M. deChaulnes ne veut pas que nous croyions qu’il la partage avecvous; il ne faut pas qu’un ambassadeur soit occupé d’autreschoses que des affaires du roi son maître, qui, de son côté,prend Mons avec cent mille hommes d’une manière tout héroï-que, allant partout, visant tout, s’exposant trop. La politiquedu prince d’Orange, qui prenait tranquillement des mesures,avec les princes confédérés, pour le commencement du mois demai, s’est trouvée un peu déconcertée de cette promptitude; ilmenace de venir au secours de cette grande place ; un prisonnierle dit ainsi au roi, qui répondit froidement : Nous sommes icipour l’attendre. Je vous défie d’imaginer une réponse plus par-laite et plus précise. Je crois donc, mon cher cousin, qu’en vousmandant encore dans quatre jours cette belle conquête ‘, votreRome ne sera point fâchée de vivre paternellement avec son filsaîné. Dieu sait si notre ambassadeur soutiendra bien l'identitédu plus grand roi du monde, comme dit M. de Nevers!
Revenons un peu terre à terre. Notre petit marquis de Grignanétait allé à ce siège de Nice comme un aventurier, vago di fama.M. de Catinat lui a fait commander plusieurs jours la cavalerie,pour ne le pas laisser volontaire ; ce qui ne l’a pas empêchéd’aller partout, d’essuyer tout le feu, qui fut fort vif d’abord,de porter des fascines au petit pas, car c’est le bd air ; maisquelles fascines! toutes d’orangers, mon cousin, de lauriers-roses, de grenadiers ! ils ne craignaient que d’être trop parfumés.Jamais il ne s’est vu un si beau pays, ni si délicieux ; vous encomprenez les délices par ceux d’Italie. Voilà ce que M. de Savoiea pris plaisir de perdre et de ruiner : dirons-nous que c’est unhabile politique? Nous attendons ce petit colonel 2 , qui vient sepréparer pour aller en Piémont, car cetle expédition de Nicen’est que peloter en attendant partie; il ne sera plus ici quandvous y passerez; mais savez-vous qui vous y trouverez? monfils, qui vient passer l’été avec nous, et qui vient au-devant deson gouverneur sur les pas de sa mère.
A propos de mère et de fils, savez-vous, mon cher cousin,que je suis depuis dix ou douze jours dans une tristesse dontvous ôtes seul capable de me tirer, pendant que je vous écris?C’est de la maladie extrême de madame de Lavardin la douai-rière, mon intime et mon ancienne amie; cette femme d’un sibon et si solide esprit, cette illustre veuve, qui nous avait tou-tes rassemblées sous son aile; cette personne, d’un si grandmérite, est tombée tout d’un coup dans une espèce d’apoplexie ;
1 La ville de Mons se rendit au roi le 9 de ce même mois d’avril, après seize joursde tranchée ouverte.
* Le marquis de Grignan