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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

conditionnée ne craint point les injures du temps. Il nous paraitque ce temps, qui fait tant de mal en passant sur la tête des au-tres, ne vous en fait aucun; vous ne connaissez plus rien àvotre baptistaire ; vous êtes persuadé quon a fait une très-grosseerreur à la date de lannée; le chevalier de Grignan dit quon amis sur le sien tout ce quon a ôté du vôtre, et il a raison ; cestainsi quil faut compter son âge. Pour moi, que rien navertit en-core du nombre de mes années, je suis quelquefois surprise de masanté ; je suis guérie de mille petites incommodités que javaisautrefois; non-seulement javance doucement comme une tortue,mais je suis prête à croire que je vais comme une écrevisse * :cependant je fais des efforts pour nêtre point la dupe de cestrompeuses apparences, et dans quelques années je vous con-seillerai den faire autant.

Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin, cest un lieu très-en-chanté, dont M. et madame de Chaulnes vont prendre posses-sion; vous allez retrouver les enfants de ces petits rossignolsque vous avez si joliment chantés; ils doivent redoubler leurschants, en apprenant de vous le bonheur quils auront de voirplus souvent les maîtres de ce beau séjour. Jai suivi tous les sen-timents de ces gouverneurs ; je nen ai trouvé aucun qui naitété en sa place, et qui ne soit venu de la raison et de la générositéla plus parfaite. Ils ont senti les vives douleurs de toute une pro-vince quils ont gouvernée et comblée de biens depuis vingt-sixans; ils ont obéi cependant dune manière très-noble; ils ont eubesoin de leur courage pour vaincre la force de lhabitude, quiles avait comme unis à cette Bretagne : présentement ils ontdautres pensées; ils entrent dans le goût de jouir tranquillementde leurs grandeurs: je ne trouve rien que d'admirable dans toutecette conduite; je lai suivie et sentie avec lintérêt et lattentiondune personne qui les aime, et qui les honore du fond du cœur.Jai mandé à notre duchesse comme M. de Grignan est à Mar-seille, et dans cette province sans aucune sorte de dégoûts ; aucontraire, il paraît, par les ordres du maréchal de Tourville,quon la ménagé en tout ; ce maréchal lui demandera des troupesquand il en aura besoin; et M. de Grignan, comme lieutenantgénéral des armées, commandera les troupes de la marine sousce maréchal. Voilà de quoi il est question ; on veut agir, quoiquil en coûte. Je plains bien mon fds de navoir plus la douceurde faite sa cour à nos anciens gouverneurs; il sent cette perte,comme il le doit. Je suis en peine de madame de Coulanges, jemen vais lui écrire. Recevez les amitiés de tout ce qui est ici, etvenez que je vous baise des deux côtés.

Moins dun an après, elle n'existait plus.