DE MADAME DE SÊVIG.VÉ.
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302. Au Président de Moulceau.
A Grignan , ce 3 juin 16g.’>
J’ai dessein, monsieur, de vous faire un procès : voici commeje m’y prends. Je veux que vous le jugiez vous-même. Il y a plusd’un an que je suis ici avec ma fille, pour qui je n’ai pas changéde goût. Depuis ce temps vous avez entendu parler, sans doute,du mariage du marquis de Grignan avec mademoiselle de Saint-Amand. Vous l’avez vue assez souvent à Montpellier pour con-naître sa personne ; vous avez aussi entendu parler des grandsbiens de monsieur son père ; vous n’avez point ignoré que cemariage s’est fait avec un assez grand bruit dans ce châteauque vous connaissez. Je suppose que vous n’avez point oubliéce temps où commença la véritable estime que nous avons tou-jours conservée pour vous. Sur cela je mesure vos sentimentspar les miens, et je juge que, ne vous ayant point oublié, vousne devez pas aussi nous avoir oubliées.
J’y joins même M. de Grignan, dont les dates sont encore plusanciennes que les nôtres. Je rassemble toutes ces choses, et detout côté je me trouve offensée; je m’en plains à vos amis, jem’en plains à notre cher Corbinelli, confident jaloux, et témoinde toute l’estime et l’amitié que nous avons pour vous ; et en-fin je m’en plains à vous-même, monsieur. D’où vient ce si-lence? est-ce de l’oubli? est-ce une parfaite indifférence? Je nesais: que voulez-vous que je pense? A quoi ressemble votreconduite? donnez-y un nom, monsieur; voilà le procès en étatd’être jugé. Jugez-le : je consens que vous soyez juge etpartie.
303. A VI. de Sévigné.
• A Grignan , le mardi ao septembre 1695.
Vous voilà donc à nos pauvres Rochers, mes chers enfants 1et vous y trouvez une douceur et une tranquillité exempte detous devoirs et de toute fatigue, qui fait respirer notre chèrepetite marquise. Mon Dieu ! que vous me peignez bien son étatet son extrême délicatesse! j’en suis sensiblement touchée; etj’entre si tendrement dans toutes vos pensées, que j’en ai le cœurserré et les larmes aux yeux. Il faut espérer que vous n’aurez,dans toutes vos peines, que le mérite de les souffrir avec rési-gnation et soumission ; mais si Dieu en jugeait autrement, c’estalors que toutes les choses impromises arriveraient d’une autrefaçon : mais je veux croire que cette chère personne, bien con-servée, durera autant que les autres; nous en avons milleexemples. Mademoiselle de La Trousse (mademoiselle de Mêri)