460
PORT-ROYAL.
c'en est la marque l . » Mais ce soin du naturel dans lediscours ne va pas jusqu’au négligé et à l’indifférent.Le naturel franc et vif lui donne l’expression propre,unique, nécessaire, sans laquelle le sens perd son cré-dit : « Un même sens, dit-il, change selon les parolesqui l’expriment. Les sens reçoivent des paroles leur di-gnité, au lieu de la leur donner. »
On a dans ce petit nombre d’articles l’esprit de larhétorique de Pascal : elle est d’avance conforme à cellede Despréaux et de La Bruyère ; elle représente celle deMontaigne, sauf plus d’ordonnance et de sobriété, celleaussi que Molière pratiquait quant au naturel; mais elleen diffère par le châtié, le concis, et par une certainefuite du poétique, que Pascal jugeait en guerre avec lanature. Elle est presque en tout l’opposé du procédé deBalzac et de ses pareils, de ceux qui font des antithèsesen forçant les mots , comme on fait de fausses fenêtrespour la symétrie 2 .
1. César de même: « Ce grand homme, a-t-on dit, étoit per-suadé que la beauté du langage dépend beaucoup plus d’user desmeilleurs mots que de les diversifier; et s’il étoit content d’uneexpression, il ne s’en lassoit point, et ne craignoit pas non plusd’en lasser les autres. Cicéron prenoit le contre-pied; car, poursauver les répétitions, il cherchoit tous les détours de son latin. »(Méré, Œuvres posthumes , page 45.)
2. Le Balzac se glisse quelquefois là où l’on s’y attendrait lemoins. L’estimable François de Neufchâteau, dans un bon travailsur les Provinciales, voulant citer en l’honneur de Pascal un pas-sage latin de Nicole qui finit par ces mots: « ... Adeo ex fecun-dissimæ mentis sinu subinde cogitationes novæaliæ aliis ornatioresefflorescebant! » le traduit de la sorte : « ... Tant il sortait à l’envi,du sein de cette âme si féconde, des pensées nouvelles qui se pré-sentaient en foule, et qui étaient toutes plus fleuries et plus ornéesles unes que les autres! » Quoiqu’il s’agisse là des Provinciales etnon des Pensées , Nicole m’a bien l’air d’avoir accordé un peu à laphrase par son ornatiores; rien n’est moins orné que Pascal. Quantà Y efflorescebant, c’est une élégance pour dire tout simplementerant; et le naïf François de Neufchâteau en a fait un vrai contre-sens avec cette foule de pensées fleuries.