VIE DE P. CORNEILLE. VI!
toutes les comédies du monde, ne connoissoient que UCid. L’horrible barbarie où ils vivoient n’avoit pu empêcher le nom du Cid d’aller jusqu’à eux. Corneille avoitdans son cabinet cette pièce traduite en toutes les lan-gues de l’Europe, hors l’esclavonneet la turque : elle étoiten allemand, en anglois, en flamand ; et, par une exacti-tude flamande, orii’avoit rendue vers pour vers. Elle étoiten italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol : lesEspagnols avoient bien voulu copier eux-mêmes une piècedont l’original leur appartenoit. M. Pellisson, dans sonHistoire de l'Académie, dit qu’en plusieurs provinces deFrance il étoit passé en proverbe de dire : Cela est beaucomme le Cid. Si ce proverbe a péri, il faut s’en prendreaux auteurs 1 2 qui ne le goûtoient pas, et à la cour, oùc’eût été très mal parler que de s’en servir sous le minis-tère du cardinal de RichelieuCe grand homme avoit la plus vaste ambition qui aitjamais été. La gloire de gouverner la France presqueabsolument, d’abaisser la redoutable maison d’Autriche,de remuer toute i’Europeàson gré,ne lui suffisoit point;il y vouloit joindre encore celle de faire des comédies.Quand le Cid parut, il en fut aussi alarmé que s’il avoitvu les Espagnols devant Paris. 11 souleva les auteurscontre cet ouvrage, ce qui no dut pas être fort difficile-et il se mit à leur tète 3 . Scudéri publia ses Observationssur le Cid, adressées à l'Académie françoise, qu’il en fai-sait juge, et que le cardinal, son fondateur, sollicitoit
1 J’ose plutôt penser qu'il faut s’en prendre à Cinna, qui fut mispar toute la cour au-dessus du Cid , quoiqu’il ne fut pas si touchant.
(V.)
2 Le cardinal de Richelieu montra tant de partialité contre Cor-neille, que quand Scudéri eut donné sa mauvaise pièce de Y Amourtyrannique ., que le cardinal trouvait divine, Sarrazin, par ordre de ceministre, fit une mauvaise préface, dans laquelle il louait Hardy sansoser nommer Corneille. (V.)
3 Rotrou seul refusa de servir la jalousie du ministre, et cette noblconduite lui assura l’estime et l’amitié de Corneille.