VIII
VIE DE P. CORNEILLE
puissamment contre la pièce accusée. Mais, afin quel’Académie pût juger, ses statuts vouloient que l’autrepartie, c’est-à-dire Corneille, y consentît. On tira doncde lui une espèce de consentement, qu’il ne donna qu’àla crainte de déplaire au cardinal, et qu’il donna pour-tant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménagerun pareil ministre, et qui étoit son bienfaiteur 1 ? car ilrécompensoit comme ministre ce même mérite dont ilétoit jaloux comme poëte; et il semble que cette grandeame ne pouvoit pas avoir des foiblesses qu’elle ne répa-rât en même temps par quelque chose de noble.
L’Académie françoise donna ses sentiments sur le Cid,et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de cettecompagnie naissante. Elle sut conserver tous les égardsqu’elle devoit et à la passion du cardinal et à l’estimeprodigieuse que le public avoit conçue du Cid. Elle sa-tisfit le cardidal en reprenant exactement tous les dé-fauts de cette pièce., et le public en les reprenant avecmodération, et même souvent avec des louanges.
Quand Corneille eut une fois , pour ainsi dire, atteintjusqu’au Cid, il s’éleva encore dans les Horaces, enfin ilalla jusqu’à Cinna et Polyeucte, au dessus desquels il n’ya rien.
Ces pièces-là étoient d’une espèce inconnue, et l’on vitun nouveau théâtre. Alors Corneille, par l’étude d’Aris-tode et d’Horace, par son expérience, par ses réflexions,et plus encore par son génie, trouva les sources du beau,qu’il a depuis ouvertes à tout le monde dans les discours
t Pierre Corneille avait le malheur de recevoir une petite pensiondu cardinal, pour avoir quelque temps travaillé sous lui aux piècesdes cinq auteurs : L’Étoile, fils du grand audiencier, dont nous avonsles mémoires; Boisrobert, abbé de Châtillon-sur-Seine, aumônier duroi, et conseiller d’Etat ; Colletet, qui n’est plus connu que par lessatires de Boileau, mais que le cardinal regardait alors avec estime;Rotrou, lieutenant civil au bailliage de Dreux, homme de génie; Cor-neille lui-même, assez subordonné aux autres, qui remportaient surlui par îa fortune ou par la faveur. (V.)