XIV
VIE DE I’. CORNEILLE.
aux femmes, dont le jugement a tant d’autorité au théâtrefrançois. Aussi furent-elles charmées. et Corneille nefut plus chez elles que le vieux Corneille. J’en exceptequelques femmes qui valoient des hommes.
Le goût du siècle se tourna donc entièrement du côtéd’un genre de tendresse moins noble, et dont le modèlese retrouvoit plus aisément dans la plupart des cœurs.Mais Corneille dédaigna fièrement d’avoir de la complai-sance pour ce nouveau goût 1 . Peut-être croira-t-on queson âge ne lui permettait pas d’en avoir : ce soupçonseroit très légitime, si l’on ne voyoit ce qu’il a fait dansla Psyché de Molière, où, étant à l’ombre du nom d’au-trui, il s’est abandonné à un excès de tendresse dont iln’auroit pas voulu déshonorer son nom.
Il ne pouvoit mieux braver son siècle qu’en lui don-nant Attila, digne roi des Iluns. Il règne dans cettepièce une férocité noble que lui seul pouvoit attraper.La scène où Attila délibère s’il se doit allier à l’empirequi tombe, ou à la France qui s’élève, est une des belleschoses qu’il ait faites.
Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l’histoire.Une princesse 2 , fort touchée des choses d’esprit 3 , et quieût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eutbesoin de beaucoup d’adresse pour faire trouver les deuxcombattants sur le champ de bataille sans qu’ils sussent
1 Au contraire, iî n’a fait aucune pièce sans amour. (V.)
2 Henriette-Anne d’Angleterre.
3 La princesse Henriette, belle-sœur de Louis XIV, ne proposa passeulement ce sujet parcequ’eîle était touchée des choses d’esprit, maispareeque ce sujet était, à plusieurs égards, sa propre aventure. Lavictoire ne demeura pas à Racine seulement pareequ’il était le plusjeune, mais pareeque sa- pièce est incomparablement meilleure quecelle de Corneille, qui tomba, et qu’on ne peut lire. Racine tira de cemauvais sujet tout ce qu’on en pouvait tirer. Son goût épuré, son es-prit flexible, sa diction toujours élégante, son style toujours châtié ettoujours charmant, étaient propres à toutes les matières; et Corneillene pouvait guère traiter heureusement que des sujets conformes aucaractère de son génie. ( V.j 1