xvir
VIE DE P. CORNEILLE,ments. Il avoit l’ame fière et indépendante; nulle sou-plesse, nul manège : ce qui l’a rendu très propre à peindrela vertu romaine, et très peu propre à faire sa fortune.11 n’aimoit point la cour; il y apportoit un visage presqueinconnu, un grand nom qui ne s’attiroitque des louanges,et un mérite qui n’étoit point de ce pays-là. Rien n’étoitégal à son incapacité pour ses affaires que son aversion ;les plus légères lui causoient de l’effroi et de la terreur.Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n’enétoit guère plus riche. Ce n’est pas qu’il eût été fâchéde l’être ; mais il eût fallu le devenir par une habiletéqu’il n’avoit pas, et par des soins qu’il ne pouvoit pren-dre. Il ne s’étoit point trop endurci aux louanges à forced’en recevoir : mais, s’il étoit sensible à la gloire, ilétoit fort éloigné de la vanité. Quelquefois il se conlioittrop peu à son rare mérite, et crovoit trop facilementqu’il pût avoir des rivaux.
A beaucoup de probité naturelle il a joint, dans tousles temps de sa vie , beaucoup de religion , et plus depiété que le commerce du monde n’en permet ordinai-rement. 11 a eu souvent besoin d’étre rassuré par descasuistes sur ses pièces de théâtre 1 , et ils lui ont tou-jours fait grâce, en faveur de la pureté qu’il avoit établiesur la scène, des nobles sentiments qui régnent dans sesouvrages, et de la vertu qu’il a mise jusque dans l’a-mour.
1 Ces casuistes avaient bien raison. L’art du théâtre est comme celuide la peinture. Un peintre peut également faire des ouvrages lascifset des tableaux de dévotion : tout auteur peut être dans ce cas. Cen’est donc point le théâtre qui est condamnable, mais l’abus du théâtre.Or, les pièces étant approuvées par les magistrats, et ayant la sanctionde l’autorité royale, le seul abus est de les condamner. Cette ancienneméprise a subsisté, parceque les comédies des mimes étaient obscènesdu temps des premiers chrétiens, et que les autres spectacles étaientconsacrés, chez les Romains et chez les Grecs, par les cérémonies deleur religion : elles étaient regardées comme un acte d’idolâtrie. Maisc’est une grande inconséquence de vouloir flétrir des pièces très mo-rales, parcequ’il y en a eu autrefois de scandaleuses. (V.)
1.
b