U LE CID.
£ui n'enfle d’aucun d’eux ni détruit l’espérance,
Et, sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,Attend l’ordre d’un père à choisir un époux.
-Ce respect l’a ravi, sa bouche et son visageM’en ont donné sur l’heure un digne témoignage;
Et puisqu’il vous en faut encor faire un récit,
Voici d’eux et de vous ce qu’en hâte il m’a dit :
« Elle est dans le devoir, tous deux sont dignes d’elle,« Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle,« Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux« L’éclatante vertu de leurs braves aïeux.
« Don Rodrigue surtout n’a trait en son visage« Qui d’un homme de cœur ne soit la haute image,
« Et sort d’une maison si féconde en guerriers,
« Qu’ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
« La valeur de son père en son temps sans pareille,
« Tant qu’a duré sa force, a passé pour merveille 1 ;
« Ses rides sur son front ont gravé ses exploits 2 ,
« Et nous disent encor ce qu’il fut autrefois.
« Je me promets du fils ce que j’ai vu du père ;
« Et ma fille, en un mot, peut l’aimer et me plaire. »Il alloit au conseil, dont l’heure qui pressoit
1 A passé pour merveille a été excusé par l’Académie: aujourd’huicette expression ne passerait point ; elle est commune, froide, et lâche.Les premiers qui écrivirent purement, Racine et Boileau, ont proscrittous ces termes de merveille , sans pareille, sans seconde, miracle de■nos jours, soleil, etc. ; et plus la poésie est devenue difficile, plus elleest belle, (V.)
2 “Voyez le jugement de l’Académie, auquel nous renvoyons pour laplupart des vers qu’elle a censurés ou justifiés.
Racine se moqua de ce vers dans la farce des Plaideurs ; il y ditd’un vieux huissier :
Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.
Cette plaisanterie ne plut point du tout à l’auteur du Cid. (T.)
Racine ne se moqua point de ce vers ; il se permit de le parodierplaisamment dans la comédie , et non dans la farce des Plaideurs,comme Voltaire l’appelle; maison parodie de beaux vers sans avoirVintention de s’en moquer ; et, si cette liberté déplut à Corneille, ilfut injuste envers Racine, qui savoit mieux que personne apprécier lemérite de ce grand poëte. (P.)