<18 HORACE.
J’ai honte de montrer tant de mélancolie,
Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs,
Cherche la solitude à cacher ses soupirs i .
SCÈNE IL
CAMILLE, JULIE.
CAMILLE.
Qu’elle a tort de vouloir que je vous entretienne 2 !
Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
Et que, plus insensible à de si grands malheurs,
À mes tristes discours je mêle moins de pleurs?
De pareilles frayeurs mon ame est alarmée;
Comme elle je perdrai dans l’une et l’autre armée.
Je verrai mon amant, mon plus unique bien â ,
paraisse sans une raison importante. On est fort dégoûté aujourd’huide toutes ces longues conversations, qui ne sont amenées que pourremplir le vide de l’action, et qui ne le remplissent pas. D’ailleurs,pourquoi s’en aller quand un bon génie lui envoie Camille, et qu’ellepeut s’éclaircir! (V.)
1 Cela n’est pas français : on cherche la solitude pour cacher sessoupirs, et une solitude propre à les cacher. On ne dit point une soli-tude, une chambre à pleurer, à gémir , à réfléchir , comme on dit unechambre à coucher, une salle à manger ; mais du temps de Corneille,presque personne ne s’étudiait à parler purement.
Corneille a ici une grande attention à lier les scènes, attention in-connue avant lui. On pourrait dire seulement que Sabine n’a pas uneraison assez forte pour s’en aller ; que cette sortie rend son personnageplus inutile et plus froid ; que c’était à Sabine, et non à une confidente,à écouter les choses importantes que Camille va annoncer ; que cetteidée d’entretenir Julie diminue l’intérêt ; qu’un simple entretien nedoit jamais entrer dans la tragédie; que les principaux personnagesne doivent paraître que pour avoir quelque chose d’important à direou à entendre ; qu’enfin il eût été plus théâtral et plus intéressant queSabine eût reproché à Camille sa joie, et que Camille lui en eût apprisla cause. (Y.)
2 Cette formule de conversation ne doit jamais entrer dans la tra-gédie, où les personnages doivent, pour ainsi dire, parler malgré eux,emportés par la passion qui les anime. (Y.)
3 Plus unique ne peut se dire : unique n’admet ni de plus, ni demoins. (V.)