ACTE III, SCÈNE I. U7
Leur vertu les élève en cet illustre rang 1 ,
Faisons nos intérêts île ceux de leur famille :
En l’une je suis femme, en l’autre je suis lille;
Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
Qu’on ne peut triompher que par les bras des miens.Fortune, quelques maux que ta rigueur m’envoie,
J’ai tiré le moyen d’en avoir de la joie,
Et puis voir aujourd’hui le combat sans terreur,
Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
Flatteuse illusion, erreur douce et grossière,
Vain effort de mon ame, impuissante lumière,
De qui le faux brillant prend droit de m’éblouir,
Que tu sais peu durer, et tôt t’évanouir !
Pareille à ces éclairs qui, dans le fort des ombres,
Poussent un jour qui fuit, et rend les nuits plus sombres 2 ,Tu n’as frappé mes yeux d’un moment de clartéQue pour les abîmer dans plus d’obscurité.
Tu chamois trop ma peine, et le ciel, qui s’en fâche,
Me vend déjà bien cher ce moment de relâché.
Je sens mon triste cœur percé de tous les coupsQui m’ôtent maintenant un frère ou mon époux.
Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,
Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,
Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rangQue pour considérer aux dépens de quel sang.
La maison des vaincus touche seule mon ame;
En l’une je suis lille, en l’autre je suis femme,
Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
Qu’on ne peut triompher que par la mort des miens.
C’est là donc cette paix que j’ai tant souhaitée !
Trop favorables dieux, vous m’avez écoutée !
Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
Si même vos faveurs ont tant de cruautés?
1 II ne s’agit point ici de rang : l’auteur a voulu rimer à sang. Laplus grande difficulté de la poésie française, et son plus grand mérite,est que la rime ne doit jamais empêcher d’employer le mot propre. (Y. )
2 La tragédie admet les métaphores, mais non pas les comparai-sons; pourquoi! pareeque la métaphore, quand elle est naturelle,appartient à la passion; les comparaisons n’appartiennent qu’à l'es-prit. {Y.)