ACTE IV, SCÈNE IV.
169
SCÈNE IY.
CAMILLE.
Oui, je lui ferai voir, par d’infaillibles marques,
Qu’un véritable amour brave la main des Parques l ,
Et ne prend point de lois de ces cruels tyransQu’un astre injurieux nous donne pour parents.
Tu blâmes ma douleur, tu l’oses nommer lâcbe;
Je l’aime d’autant plus que plus elle te fâche,
Impitoyable père, et par un juste effort
Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort 2 3 .
En vit-on jamais un dont les rudes traversesPrissent en moins de rien tant de faces diverses?
Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,
Et portât tant de coups avant le coup mortel?
Vit-on jamais une ame en un jour plus atteintel)e joie et de douleur, d’espérance et de crainte,
Asservie en esclave à plus d’événements,
Et le pileux jouet de plus de changements?
Un oracle m’assure, un songe me travaille 5 ;
1 Voici Camille qui, après un long silence, dont on ne s’est pas seu-lement aperçu, parceque l’ame était toute remplie du destin des Ho-races et des Curiaces, et de celui de Rome ; voici Camille, dis-je, quis’échauffe tout d’un coup et comme de propos délibéré ; elle débutepar une sentence poétique, Qu’un véritable amour brave la main desParques. Infaillibles marques, n’est là que pour la rime; grand dé-faut de notre poésie.
Ce monologue même n’est qu’une vaine déclamation. La vraie dou-leur ne raisonne point tant, ne récapitule point ; elle ne dit point qu’onbâti t en l’air sur le malheur d’autrui, et que son père triomphe , commeson frère, de ce malheur ; elle ne s’excite point à braver la colère , àessayer de déplaire. Tous ces vains efforts sont froids; et pourquoi!c’est qu’au fond le sujet manque à l’auteur. Dès qu’il n’y a plus decombats dans le cœur, il n’y a plus rien à dire. (V.)
2 Elle dit ici qu’elle veut rendre sa douleur êgale f par un justeeffort , aux rigueurs de son sort. Quand on fait ainsi des efforts pourproportionner sa douleur â son état, on n’est pas même poétiquementaffligé. (V.)
3 M’assure ne signifie pas me rassure : et c’est me rassure que l’au-