V,.
226 ' CINNA.
L’ambition déplaît quand elle est assouvieD’une contraire ardeur son ardeur est suivie;
El comme notre esprit, jusqu’au dernier soupir,
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,
Il se ramène eu soi, n’ayant plus où se prendre,
Et, monté sur le faîte, il aspire ,à descendre 2 .
J’ai souhaité l’empire, et j’y suis parvenu ;
Mais, en le souhaitant, je ne l’ai pas connu :
Dans sa possession j’ai trouvé pour tous charmesD’effroyables soucis, d’éternelles alarmes,
ration. Mais, malgré toutes ces observations, ce morceau sera tou-jonrs ;un chef-d’œuvre par la beauté des vers, par les détails, par laforce du raisonnement, et par l’intérêt même qui doit en résulter ; carest-il rien de plus intéressant que de voir Auguste rendre ses propresassassins arbitres de sa destinée! Il serait mieux, j’en conviens, quecette scène eût pu être préparée ; mais le fond est toujours le même,et les beautés de détail, qui seules peuvent faire les succès des poetes,sont d’un genife sublime. (Y.)
i Ces maximes générales sont rarement convenables au théâtre(comme nous le remarquons plusieurs fois), surtout quand leur lon-gueur dégénère en dissertation ; mais ici elles sont à leur place. Lapassion et le danger n’admettent point les maximes : Auguste n’apoint de passion, et n’éprouve point ici de dangers; c’est un hommequi réfléchit, et ces réflexions mêmes servent encore à justifier le pro-jet de renoncer à l’empire. Ce qui ne serait pas permis dans une scènevive et passionnée est ici admirable. (Y.)
■2 Quelque crainte que mon père eût de parler de vers à mon frère,quand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon du mauvais, il luifit' apprendre par cœur des endroits de Cinna ; et lorsqu’il lui enten-cioit réciter ce beau vers :
Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre,
« Remarquez bien cette expression, lui disoit-il avec enthousiasme.« On dit : aspirer à monter ; mais il faut connoître le cœur humain
aussi bien que Corneille l’a connu, pour avoir su dire de l’ambitieux,« qu’il aspire à descendre. » Ou ne croira point qu’il ait affecté lamodestie lorsqu’il parloit ainsi en particulier à son fils : il lui disoit cequ’il pensoit. (L. Racine.)
Racine admirait surtout ce vers, et le faisait admirer par ses en-fants. En effet, ce mot aspirer, qui d’ordinaire s’emploie avec s’élever ,devient une beauté frappante quand on le joint à descendre : c’est cetheureux emploi des mots qui fait la belle poésie, et qui fait passer unouvrage à la postérité. (Y.)