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ACTE III, SCÈNE II.
Plût aux dieux que César employât mieux ses soins,
Et s’en fit mieux aimer, ou m’aimât un peu moins;
Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
El la pût adoucir comme elle me désarme?
Je sens au fond du cœur mille remords cuisantsQui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;
Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,
Par un mortel reproche à tous moments me tue.
Il me semble surtout incessamment le voirDéposer en nos mains son absolu pouvoir,
Écouter nos avis, m’applaudir et me dire :
« Cinna, par vos conseils je retiendrai l’empire,
« Mais je le retiendrai pour vous en faire part. »
Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !
Ah! plutôt... Mais, hélas! j’idolâtre Émilie;
Un serment exécrable à sa haine me lie;
L’horreur qu’elle a de lui me le rend odieux :
Des deux côtés j’offense et ma gloire et les dieux 1 ;
Je deviens sacrilège, ou je suis parricide,
Et vers l’un ou vers l’autre il faut être perfide.
MAXIME.
Vous n’aviez point tantôt ces agitations 2 :
Vous paroissiez plus ferme en vos intentions ;
Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.
1 Pourquoi les dieux 1 est-ce parcequ’il a fait serment à sa maî-tresse! Il est utile d’observer ici que dans beaucoup de tragédies mo-dernes on met ainsi les dieux à la fin du vers, à cause de la rime.Manlius dit qu’un homme tel que lui partage la vengeance avec lesdieux; un autre, qu’il punit à l’exemple des dieux; un troisième, qu’ils’en prend aux dieux. Corneille tombe rarement dans cette faute pué-rile. (V.)
2 Vous voyez que Corneille a bien senti l’objection. Maxime demandeà Cinna ce que tout le monde lui demanderait : Pourquoi avez-vousdes remords si tard î qu'est-il survenu qui vous oblige a changerainsi ? Il veut en tirer quelque chose , et cependant il n’en tire rien.S’il voulait s’éclaircir de la passion d’Emilie, n’aurait-il pas été conve-nable que d’abord il eût soupçonné leur intelligence, que Cinna la luieût avouée, que cet aveu l’eût mis au désespoir, et que ce désespoir,joint aux conseils d’Euphorbe, l’eût déterminé,non pas à être délateur,car cela est bas, petit et sans intérêt, mais à laisser deviner la conspi-ration par ses emportements! (V.)