258
CINNA.
Qui du peuple romain se nommoit l’affranchi,
Quand de toute l’Asie il se lût vu l’arbitre,
Eût encor moins prisé son trône que ce litre 1 .
Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignitéEt prenant d’un Romain la générosité,
Sache qu’il n’en est point que le ciel n’ait fait naîtrePour commander aux rois, et pour vivre sans maître.
CINNA.
Le ciel a trop fait voir en de tels attentatsQu’il hait les assassins et punit les ingrats 2 ;
Et quoi qu’on entreprenne, et quoi qu’on exécute,
Quand il élève un trône, il en venge la chute ;
Il se met du parti de ceux qu’il fait régner;
Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;
Et quand à les punir il a pu se résoudre,
De pareils châtiments n’appartiennent qu’au foudre.
EMILIE.
Dis que de leur parti toi-méme tu te rends,
De te remettre au foudre à punir les tyrans 3 .
Je ne t’en parle plus, va, sers la tyrannie ;
Abandonne ton ame à son lâche génie;
Et, pour rendre le calme à ton esprit flottant,
Oublie et ta naissance et le prix qui t’attend.
Sans emprunter ta main pour servir ma colère *,
1 Cet exemple du roi Attale serait peut-être plus convenable dansun conseil que dans la bouche d’une fille * qui veut venger son père.Mais la beauté de ces vers et ces traits tirés de l’histoire romaine fontun très grand plaisir aux lecteurs, quoique au théâtre ils refroidissentun peu la scène : au reste, cet Attale était un très petit roi do Per-game, qui ne possédait pas un pays de trente lieues. (V.)
2 Cette réplique de Cinna ne paraît pas convenable : un sujet parleainsi dans une monarchie ; mais un homme du sang de Pompée doit-ilparler en sujet! (V.)
3 Cela n’est ni français, ni clairement exprimé ; et ces dissertationssur la foudre ne sont plus tolérées. (V.)
A Le mot de colère ne paraît peut-être pas assez juste. On ne sentpoint de colère pour la mort d’un père mis au nombre des proscrits ily a trente ans. Le mot de ressentiment serait plus propre, mais, enpoésie, colère peut signifier indignation, ressentiment, souvenir desinjures , désir de vengeance. (Y.)
” Voltaire veut toujours oublier qu’Émilie n’est pas une fille ordinaire. (P.)