260
CINNA.
Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,
Mille autres à Penvi recevroient cette loi,
S’ils pouvoient m’acquérir à même prix que toi.
grâces. Quelle femme a jamais parlé ainsi 1 Quelle différence entre elleet Hermione, qui dit, dans une situation à peu près semblable :
Quoi! sans qu’elle employât une seule prière,
Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière !
Ses yeux, pour leur querelle, en dix ans de combats,
Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas;
Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
Et je charge un amant du soin de mon injure :
Il peut me conquérir à ce prix sans danger,
Je me livre moi-même, et ne puis me venger!
C’est ainsi que s’exprime le goût perfectionné ; et le génie, doué dece goût sûr, bronche quelquefois. On ne prétend pas, encore une fois,rien diminuer de l’extrême mérite de Corneille, mais il faut qu’uncommentateur n’ait en vue que la vérité, et l’utilité publique. Au reste,la fin de cette tirade est fort belle. (V.) — Les rapprochements d’Her-mione et d’Emilie ne me paroissent pas exacts : l’une ne devoit pasressembler à l’autre. Il est bien vrai que toutes deux exigent de leuramant une vengeance et un meurtre; mais leur injure, et par consé-quent leur situation, n’est pas la même, et ne devoit pas produire lemême effet. Emilie poursuit la vengeance de son père Toranius, tué ily a vingt ans, dans le temps des proscriptions. Ce sentiment est légi-time ; mais personne n’a connu ce Toranius : la perte qu’a faite Emilieest bien ancienne; Auguste même l’a réparée autant qu’il l’a pu, entraitant Emilie comme sa fille adoptive ; elle a reçu ses bienfaits : sasituation, comme le remarque lui-même Voltaire, n’est point à plaindre.Ainsi donc, lorsqu’elle demande la tête d’Auguste, c’est un sentimenttout au moins aussi républicain que filial, ennobli surtout par le des-sein de rendre la liberté aux Romains : c’est un de ces sentiments aux-quels on peut se prêter, mais que le spectateur n’embrasse pas commes’ils étoient les siens, qu’il ne partage pas avec toute la vivacité de sesaffections ; ces sortes de rôles sont plutôt des moyens d’actions que desmobiles d’intérêt. Il n’en est pas de même d’Hermione : son injure estrécente, elle est sous les yeux du spectateur : c’est une femme, uneprincesse cruellement outragée et fortement passionnée. L’offense qu’ellereçoit est de celles <^ue tout son sexe partage, et son infortune est decelles qui excitent la pitié du nôtre. Sa vengeance n’est pas un devoir^c’est une passion, et une passion si aveugle et si forcenée, que l’on sentbien qu’Hermione se fait illusion à elle-même, et qu’elle sera plus àplaindre encore dès qu’on l’aura vengée. Il résulte de cette différenceessentielle entre les deux rôles, que celui de Racine est infiniment plus